Le bouquin s'ouvre sur une scène de découverte d'une femme décapitée en plein Barcelone. Très rapidement, une rumeur se met à courir : les responsables de ce crime appartiendraient aux triades chinoises (les fameuses sociétés noires) implantées dans la capitale catalane. Le braquage d'une banque clandestine chinoise, tenue par la mafia, a en effet eu lieu quelques heures auparavant. Il s'agirait donc de représailles à l'encontre des coupables et de leurs familles. Mais cette mise en scène macabre, la brutalité dont il a été fait preuve, accusent la mara Salvatrucha, gang salvadorien qui a essaimé en Europe. Au fil des chapitres, qui s'articulent autour de la date du hold-up, le lecteur découvre les tenants et les aboutissements de cette affaire : la traque des suspects par les mossos (les policiers de Catalogne), l'enquête de l'inspecteur en chef Diego Cañas sur la triade supposément en train de s'implanter à Barcelone, ses relations avec son informateur, Juan Fernández Liang, l'organisation du vol, et cætera.
La narration apparaît d'abord comme objective, à la troisième personne. Elle va évoluer vers un récit subjectif, signé Liang, qui est alors élu comme protagoniste principal de Société noire. Dans les premiers chapitres, Andreu Martín pose ainsi, stoïquement, les bases de son histoire en usant de son omniscience d'écrivain, présentant ses personnages, lançant les différents axes de son intrigue. Puis, après avoir familiarisé le lecteur avec les acteurs et lui avoir fait découvrir Barcelone sous un jour des plus sombres, il laisse presque exclusivement la parole à ce receleur d'objets volés, mi-espagnol, mi-chinois, qui livre, de manière humaine, intime, les détails du braquage. Il ne revient à une narration à la troisième personne que pour donner des nouvelles de l'inspecteur Cañas, dont la fille de 15 ans, qui a fugué, se trouve potentiellement en danger, ce qui rajoute de la tension au texte et un fil à ceux déjà entremêlés par l'auteur.

L'intrigue de Société noire apparaît en effet, au final, comme relativement classique. La vérité quant au braquage et à la femme décapitée se révèle celle imaginée dès le début par le lecteur. La force de Andreu Martín se manifeste dans l'habileté avec laquelle il construit son récit, semant le doute avec des fausses pistes qui s'avèrent finalement des vraies (et inversement). Par exemple, il ne le déroule pas de manière chronologique, si bien qu'on ne peut pas laisser le livre dormir sur la table de chevet. On doit le terminer pour éclaircir toutes les zones d'ombres éparpillées par l'auteur. On y est aidé par la façon dont Société noire tient en haleine, avec ses courts chapitres, les rebondissements qui l'émaillent. Participe aussi l'attachement que Martín crée chez le lecteur vis-à-vis des personnages de Cañas et de Liang, des gentils qui ne sont pas tout blancs mais agissent (du moins s'en persuadent-ils) pour la Justice et de nobles idéaux.

Société noire (Societat negra), Andreu Martín (2013), traduit du catalan par Marianne Millon, Asphalte, Fictions, octobre 2016, 322 pages, 22€