Replay est la seule œuvre de Grimwood traduite en France. Cet écrivain n'a visiblement intéressé un éditeur français qu'après son obtention, justement pour Replay, en 1988, d'un prix littéraire. En l'occurrence, le World Fantasy Award. L'auteur américain a écrit quatre autres fictions, mais on n'en verra sans doute jamais une version en français, d'autant plus que Grimwood est décédé en 2003 et qu'il est tombé complètement dans l'oubli.
Alors, certes, Replay a reçu une distinction avec « Fantasy » dans son intitulé, mais tu dois détromper tout lecteur de bon goût, détestant donc la Fantasy, en précisant qu'il s'agit bien d'un roman de science-fiction. Son personnage principal se nomme Jeff Winston et il est foudroyé par une mortelle crise cardiaque dès les premières pages du livre, en 1988. Sauf qu'il ne meurt pas. À la place, il se réveille 25 ans plus tôt, en 1963, dans sa chambre d'étudiant à l'Université, lorsqu'il avait 18 ans. Passé les premières heures d'incompréhension et d'adaptation, Jeff tire partie de ce phénomène inexplicable pour commencer une nouvelle existence.

Ken Grimwood met en scène, avec un brio certain, le vieux rêve de nombreuses personnes de repartir en arrière, pour recommencer tout à zéro, se donner une chance de connaître une meilleure vie que celle qu'ils ont eu, ou de tout refaire comme avant pour en revivre les instants les plus merveilleux. Grimwood s'offre la possibilité d'explorer complètement cette thématique. En effet, Jeff découvre, après avoir vécu sa deuxième vie, que sa mort en 1988, et sa « résurrection » en 1963 se répètent inlassablement, sans qu'il oublie pour autant chacune d'entre elles. Il choisit alors, à chaque retour, fort de ses expériences antérieures ou échaudé par la perte de ce qu'il avait construit (empire financier, famille...), de suivre une voie différente. Il agit de manière à rendre ce nouveau replay plus satisfaisant que le précédent. Grimwood dessine ainsi, itération après itération, un panorama de ce qu'une existence humaine peut être, des bonheurs et des déceptions qu'un homme (et une femme, puisqu'un autre protagoniste, féminin, joue un rôle important dans le roman) peut espérer au cours de celle-ci, ce qui peut lui compter vraiment.
Replay happe le lecteur. D'abord car il parle à tout un chacun. Ensuite parce que les répétitions finissent par apparaître comme un phénomène plus complexe que prévu. Jeff se rend bientôt compte que le mécanisme des replays n'est pas inexorable. Une certaine tension monte alors, et cela tout au long du récit. Un sentiment de précipitation très finement mené par Grimwood et qui se conclue brillamment. Tu n'en dévoileras pas plus.
Et puis il y a cette émotion qui soutient toute l'histoire, et se renforce au fil des pages, des replays. Sans doute parce que tu es un homme, t'es-tu identifié à Jeff Winston ; peut-être parce que toi aussi, tu aimerais bien revenir en arrière et changer de vie, mais en même temps, ne voudrais pas perdre les quelques choses merveilleuses qui existent dans celle-ci ; en tout cas, tu as été touché par ce roman. Toutefois, pas autant qu'à la lecture de L'Échange de Alan Brennert (disponible en Folio SF). Ce texte de 1990 aborde plus ou moins la même thématique, en entrant beaucoup plus dans le registre émotionnel. Tu le conseilles expressément car il s'agit d'un des meilleurs livres que tu aies jamais lus.

Bref, Replay, livre des années 80, possède toutes les qualités qu'on attend d'un bon roman : superbement construit, touchant, crédible (une fois l'incrédulité suspendue). Il est bien écrit, dans un style épuré, classique, mais n'a, en particulier, pas pris une ride, une des caractéristiques des chefs-d’œuvres, rappelleras-tu. Replay ne se hisse pas à ce niveau, mais sa lecture apporte un plaisir indéniable et fait réfléchir avec un peu d'émotion sur sa propre existence, ce qu'on aurait pu en faire et, surtout, ce qu'on pourrait en faire...

Replay (Replay), Ken Grimwood (1986), traduit de l'anglais par François et Guy Casaril, Points, juin 1997, 432 pages, 7,95€