« Ça alors ! C'est génial ! » s'exclamera le lecteur enthousiaste, qui a trop peu tendance à se poser des questions. Il a cela dit bien raison de se jeter sur le livre.
En premier lieu pour le groupe de héros qu'il met en scène. Ce dernier compte trois jeunes cowboys pleins de la bonne volonté, de l'insouciance et de l'inconscience de la jeunesse. Ces garçons de ferme inexpérimentés ont provoqué une double hécatombe (au sens étymologique du terme) dans un ranch. De ce fait, ils cherchent à se reconvertir dans les plus brefs délais dans un domaine qui leur permettra, dans la mesure du possible, de faire fortune. Les frères Shannon, Nort et Dick, ainsi que leur cousin Bud Merkel ne connaissent donc, pour ainsi dire, rien à la vie. Ni d'ailleurs à l'Old West, au point d'être capables par exemple de confondre le cri du jaguar dans les fourrés à celui d'une femme (également dans les fourrés). Leurs deux compagnons, Hank Crosby et Yellin' Kid « Watson » Magrino, deux vieux briscards, pratiquent à eux deux la rhabdomancie et le massacre de la grammaire. Ils s'avéreront des mentors chevronnés mais pas très malins pour les trois blancs-becs, au cours d'une aventure qui ne sera pas sans danger. Un homme mystérieux suit en effet le groupe, sans doute pour en éliminer les membres et s'emparer du butin à leur place...
La bêtise attachante des protagonistes de La Folie de l'or est à l'origine de la majorité des rebondissements d'une intrigue qui se révèle assez simple. On pourrait donc être déçu par le manque de profondeur de l'histoire. Relativisons : Sorrentino ne commet pas l'erreur de s'embourber dans un récit trop complexe, échappant à l'écriture ratée de son livre, dont la forme originale est mise en valeur par ce récit sommaire mais de bonne tenue.

Le lecteur exigeant, pour sa part, remettra sans doute en question les choix de l'auteur. Il ne manquera pas de se demander si une narration en mode interrogatif peut tenir la longueur. On lui accordera raison, puisqu'il ne suffit pas d'écrire une histoire de manière singulière, encore faut-il procéder avec application et talent pour que cela fonctionne. On pouvait avoir confiance en Gilbert Sorrentino, qui avec une cinquantaine d'années de carrière dans la littérature, que ce soit en tant que directeur de magazine, écrivain ou professeur d'Université possède une plume expérimentée. À la lecture de La Folie de l'or, le lecteur est rassuré. Sorrentino ne s'emmêle absolument pas les pinceaux avec les formes interrogatives, et son récit progresse tout naturellement, événements après rebondissements celui de n'importe quel bon roman. Il se sort parfaitement des embûches du dialogue, en réussissant tout particulièrement à rapporter clairement les caractéristiques langagières (en somme, les fautes de conjugaison, de grammaire et l'absence de vocabulaire riche) de chacun des personnages. De plus, il donne une autre dimension à son histoire, grâce à un humour basé sur deux types d'éléments. D'abord des néologismes ou des déformations de mots : « cow-boyer », « spionner », « cacahuate », et cætera. Ensuite des interrogations constantes, rarement en rapport avec le sujet principal, voire même anachroniques, provoquées par des rebondissements sur des phrases, des paroles, des idées. L'effet apparaît quelque peu perturbant au début, il faut bien le reconnaître. Toutefois, on s'habitue très vite non seulement à la forme d'écriture, mais également aux débordements de l'auteur qui font plus d'une fois sourire. En fait, ce dernier signe une véritable démonstration des possibilités de la langue, prouvant qu'on peut en faire ce qu'on en veut si on a du talent. Sorrentino joue ici avec les schémas habituels de la construction d'un récit en utilisant la digression, l'exagération, en s'attardant sur des détails sans importance et le mensonge avec de fausses références culturelles ou historiques pour balader le lecteur hors des sentiers battus de la littérature. On pourra, au passage, tirer notre chapeau à Bernard Hœpffner pour une traduction sans doute difficile, mais réussie.

La Folie de l'or est un texte original et intéressant par l'idée qui a amené à son écriture. Il se révèle rafraîchissant et amusant grâce à l'humour qui l'imprègne. Ses 250 pages se dévorent rapidement, donnant une envie presque irrépressible de découvrir d'autres ouvrages de Sorrentino. Or, Cent Pages a publié plusieurs romans de l'écrivain, sous le même format aguicheur (et pas sous une forme très classique que la maison réserve à d'autres de ses parutions). Que demander de plus ?

La Folie de l'or (Gold Fools), Gilbert Sorrentino (2001), traduit de l'américain par Bernard Hœpffner, Cent Pages, 2010, 247 pages, 20€