Il faut dire que ce Jerry Stahl est couvert d’éloges par différentes personnes de mon entourage (que ce soit pour le présent roman, pour À poil en civil ou encore Mémoires des ténèbres). Je ne citerais pas leurs noms. En effet, aimer Jerry Stahl, c’est un peu aimer les récits drôles et en même temps tragiques, à base de drogues, de sexe, de violences. De là à affirmer que mes amis sont des pervers, il n’y a qu’un pas. Sans doute peut-on également m’affubler de cette épithète puisque Perv, une histoire d’amour m’a bien botté le cul et le cerveau et que je m’en vais te débiter tout un tas de compliments à son sujet.

« Chez nous, dès que la moindre douleur se manifestait, c’était presque un devoir de la manifester haut et fort »

Ce que raconte Perv, une histoire d’amour, c’est l’adolescence de Bobby Stark. Plus exactement, Bobby Stark y raconte son adolescence. Une phase clef dans la construction d’un homme. Les hormones y mènent la fête et chaque neurone se retrouve propulsé dans les couilles, ces dernières devenant le vrai commandant d’un corps dont le seul organe sensoriel est la bite. Une situation résumée parfaitement par la première scène du roman, qui place Bobby face à sa virginité. Il s’y apprête à tringler une fille pour la première fois, en l’occurrence Sharon Schmidlap, en compagnie de ses copains de la pension où il loge et étudie. Une expérience inoubliable pour Bobby, d’autant plus qu’il égare son préservatif rempli de foutre dans le vagin de la demoiselle. Et alors qu’il a glissé sa main dans l’intimité profonde et turgescente de Sharon à la recherche du bout de plastique, le paternel d'icelle fait irruption. Ainsi débute avec tonitruance ce roman, et pour Bobby, que commence une succession de mésaventures qui bouleverseront une vie déjà peu commune.

En effet, Bobby est le seul fils dans une famille de deux enfants. Son père s’est suicidé quelques années auparavant en se jetant sous un tramway. Sa sœur Bernice a quitté le foyer dès qu’elle l'a pu. C’est donc un personnage nébuleux, seulement évoqué à quelques reprises par un Bobby qui hésite parfois à suivre son exemple.
Car comme on le découvre bien vite, cette fuite de Bernice, ainsi que celle, d’une certaine façon, de Monsieur Stark, ont été provoquées par leur mère et épouse. Cette dernière est une femme acariâtre, d’une sévérité exemplaire dénuée de l’autorité qui pourrait aller avec. En réalité, elle se révèle psychotique, suicidaire, et très peu affectueuse avec le seul enfant qui lui reste, mis à part lors de phases pendant lesquelles elle subit une influence médicamenteuse. Elle surjoue ses angoisses et s'avère extrêmement démonstrative dans son animosité à l’égard de Bobby, enfant qui la déçoit considérablement.
Il faut dire que viré de la pension après l’incident avec les Schmidlap, Bobby doit crécher chez sa terrible mère. Il passe ses journées à glander, tente de se branler en toute discrétion devant des programmes télévisuels tout sauf bandants, fume de l’herbe en cachette sans duper sa daronne. Madame Stark essaiera de lui faire reprendre le droit chemin, échouant tragiquement en faisant appel à son compagnon Ned Friendly ou à l’ami de son défunt mari, M. Weiner. Le premier se présente comme un gros homme qui va, dès leur première entrevue, faire des avances à un garçon qui ne désire aucunement retrouver sa bite dans la bouche d’un vieux pervers dégueulasse. Quant au second, il est bien en peine de convaincre Bobby d’arrêter de consommer de la drogue quand lui-même fréquente les Alcooliques Anonymes tout en donnant l'image d'un vœu pieux à sa repentance.

Perv, une histoire d’amour est donc le récit d’une adolescence malheureuse dans une famille de suicidaires et de caractériels. Un univers déprimant, et en même temps truculent, car le tragique, sous la plume de Jerry Stahl, se transforme en ridicule, synonyme de comique. On ne peut s’empêcher de haïr la mère de Bobby, mais elle réussit tout de même à nous faire pitié. On craint à maintes reprises pour le héros, confronté à des personnages détestables. Mais comme il s’en sort chaque fois, on ne sait jamais trop comment, on est rasséréné à la fin de tout nouvel épisode de cette adolescence déplorable. On sourit, on rit, aux bourdes d’un garçon de 16 ans qui découvre la dimension sexuelle de l’être humain et expérimente le bonheur comme l’horreur qui l’accompagne.

« Je comprenais les mecs d’Apollo 13. […] Pendant toute leur vie, ils auraient à porter le fardeau d’avoir été sauvés. […] Ma vie était celle d’Apollo 13 »

Le décor de Perv, une histoire d’amour, les années 70 des hippies, de la libération sexuelle, est celui d’une transformation de la société américaine. Des changements qui font écho à la mutation de Bobby de garçon en homme. Mais pour devenir quel adulte ? Son avenir semblait tout tracé : la pension, les études, un métier, un travail, sans doute une femme et une famille. Le voilà revenu à Pittsburgh, chez sa mère, sans lendemain pour lui sourire. Et de plus, sans fille à baiser.
Sauf peut-être la jolie Michelle Burnelka, la camarade de classe sur laquelle il fantasmait à l’école. Elle est devenue une Hare Krishna et mendie en chanson à l’aéroport. Le fruit, pour elle aussi, d’un environnement parental instable et traumatisant. Mais pour fuir un beau-père alcoolique, violent et pédophile, elle a pris la poudre d’escampette. Toutefois, comme seul résultat, elle se retrouva aux mains d’un bouddhiste tout aussi salaud que l’effroyable petit copain de sa mère. 16 ans, belle malgré son crâne rasé, provocante, camée, Michelle fera oublier à Bobby de se morfondre sur son avenir inexistant. Elle l’entraînera dans une folle cavale direction San Francisco, au goût pour elle, la dévergondée, de fuite vers des champs rieurs de marijuana et pour Bobby, le romantique, d’aventures à la Bonny & Clyde. Mais c’est sans compter sur une rencontre avec des hippies dont je tairai les détails. Lecteur, tu la découvriras par toi-même en parcourant Perv, une histoire d’amour. La scène se révèle à la fois traumatisante (tant pour celui qui la lit que pour ses acteurs) et libératoire. Les caractères loufoque, comme glauque, du roman y atteignent leur maximum. Et avec ce climax haletant, brûlant, sulfureux, et même un peu répugnant, Stahl dévoile le pan regrettable d’une Amérique folle, tentant de se défaire d’un puritanisme puant pour une liberté sexuelle plongeant parfois dans une dépravation abjecte.

On ne s'échappe pas sans avoir été malmené de ce roman. Sans nul doute te sentiras-tu lecteur, un peu écœuré en le découvrant, heurté dans ta sensibilité. Moi-même je dois avouer que j’ai par moment ressenti un léger malaise en m’imaginant à la place de Bobby ou de Michelle. Mais indéniablement, on sort grandi, comme le personnage principal, de cette aventure adolescente. Cette dernière, d’une justesse, d’une émotion et d’un tragique mêlés de drôlerie, démontre que Jerry Stahl fait partie de ces auteurs incontournables dont il faut tout lire, puis suivre les prochaines expériences littéraires.

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Perv, une histoire d'amour (Perv, A Love Story), Jerry Stahl (1999), traduit de l'anglais par Philippe Aronson, 13e Note, juillet 2011, 368 pages, 19€