Il était temps que je parle dans ce blog d'autres livres que ceux d'Allia, Asphalte, Attila ou Monsieur Toussaint Louverture. Il existe quelques maisons qui peuvent rivaliser avec celles-là sur le plan esthétique. Certes, j'ai réalisé à l'occasion une chronique de La Folie de l'or de Gilbert Sorrentino, chez Cent Pages, mais cela représente malheureusement une exception qui ne devrait pas confirmer la règle. Cette fois-ci, Gallmeister est à l'honneur. Un éditeur qui soigne ses livres, même si seule la collection Totem possède une qualité graphique qui m'excite vraiment : couvertures avec illustrations minimalistes sur fond blanc ou noir, d'une sobriété flattant l’œil ; papier agréable au toucher et maquette claire qui fournissent un vrai confort de lecture. Si je m'aventure dans d'autres ouvrages publiés par cette maison mais qu'ils n'appartiennent pas à cette « autre littérature américaine » sélectionnée par Gallmeister, tu n'en entendras donc pas parler, lecteur. Oui, voilà la dure loi qui régit la sélection des sujets de chroniques pour ce blog...
Mais je suppose que tu ne portes que peu d'intérêt, lecteur, à ces petites considérations de blogueur insignifiant. À moins que tu ne sois une cochonnerie de robot qui s'apprête à attacher un commentaire publicitaire tout pourri à cet article (je suis trop jeune pour le viagra et la taille de mon sexe me convient), tu as abouti ici pour lire un avis sur À propos de courage de Tim O'Brien. Allons-y donc...

Le titre original du livre est The Things They Carried, soit « Les Choses qu'ils emportaient ». Une référence à la première nouvelle du recueil, qui énumère effectivement l'équipement des GI pendant la guerre du Vietnam. Plus particulièrement, celui des soldats de la compagnie Alpha. Avec ce texte d'ouverture, O'Brien entre dans le vif du sujet, mais ménage un lecteur qui sait déjà qu'il ne va pas beaucoup se marrer avec ce bouquin. Non sans une certaine dose d'humour, à peine perceptible tant elle est faible (mais plus que les effets d'un placebo homéopathique), cet ancien du deuxième conflit indochinois décrit les principaux acteurs de son récit au travers de ce qu'ils se coltinent. L'équipement des Government Issues en dit en effet beaucoup sur eux, qui portent pourtant tous le même uniforme, mais agrémenté de pièces non réglementaires. Les collants autour du coup de Henry Dobbins dévoilaient beaucoup de l'amour du jeune homme pour sa petite amie ; le Nouveau Testament illustré de Kiowa rappelait son éducation baptiste ; les capotes de Mitchell Sanders révélaient ses préoccupations premières, etc. Tim O'Brien explique ainsi, en quelques pages, la vie d'une unité de soldats ricains, leur quotidien, leur mission. « Le jour, les francs-tireurs leur tiraient dessus ; la nuit, c'était les coups de mortier ; mais il n'y avait pas de batailles, seulement une marche sans fin, de village en village, sans but, sans rien perdre ou gagner. Ils marchaient pour marcher. Ils cheminaient lentement, bêtement, penchés en avant pour résister à la chaleur, sans penser, tout de sang et d'os, simples grogneurs, combattant avec leurs jambes, grimpant sur les collines et redescendant dans les rizières, traversant les rivières, remontant, redescendant sans cesse, toujours en train de se coltiner des choses, un pas, puis un autre, puis un autre, puis un autre encore, mais sans volonté, sans intention, parce que c'était automatique, c'était de l'anatomie, et la guerre n'était qu'une question de posture et de transport, se coltiner était tout, une sorte d'inertie, une sorte de vide, une lassitude du désir, de l'intellect, de la conscience, de l'espoir et des sentiments humains ». Quand je lis ça, pages 27 et 28 du livre, je suis sur le cul. Un vrai poème ! Je réalise que cet auteur possède un putain de style, que le traducteur Jean-Yves Prate a effectué un super boulot et que je peux bien mettre dans cette chronique une longue citation que l'éditeur me pardonnera. Je sais alors que je tiens entre mes mains un bouquin excellent, qui déventouse le dindon comme dirait l'autre. Et les pages suivantes, jusqu'à la dernière, confirmeront cette première impression.
Le titre français (pour ceux qui n'ont rien suivi : À propos de courage), lui, fait référence au thème principal du recueil. Il reprend en même temps l'intitulé d'une des nouvelles centrales qui décrit les sentiments de Norman Bowker, un GI revenu dans sa petite ville natale de l'Iowa et qui éprouve des difficultés de réinsertion. Je reviendrai sur cette nouvelle après avoir parlé de ce thème central du livre. Il s'agit, tu l'auras compris lecteur, du courage. Tim O'Brien a porté l'uniforme pendant la guerre du Vietnam. Voilà quelqu'un, se dit-on, qui a eu bien du mérite de répondre à l'appel sous les drapeaux quand il reçut sa convocation le 17 juin 1968, à 22 ans. En réalité, ainsi qu'il l'explique dans Sur la Rainy River, s'il s'est finalement retrouvé au sein de la compagnie Alpha, cela résulte davantage d'un manque de courage. Alors qu'il pouvait fuir au Canada, il a fait preuve de lâcheté. Il n'a pas su affronter la peur de tourner le dos à sa chère famille. Ni d'ailleurs à son cher pays et à sa saloperie d'armée qui voulaient lui faire faire une guerre durant laquelle il avait toutes les chances de crever la gueule ouverte dans une rizière. Quant au Norman Bowker d'À propos de courage, un personnage à mi-chemin entre le véritable Norman Bowker, soldat de l'Alpha, et l'auteur lui-même, il ne démontra pas le cran nécessaire pour sauver un de ses potes. Un ami qui avala son bulletin de naissance, en même temps que des tonnes de la merde remplissant le champ sur les rives du Song Tra Bong qui accueillit son unité par une nuit d'orage où le fleuve sortit de son lit. À propos de courage se révèle une des plus importantes nouvelles du livre. Elle le structure en grande partie. Elle introduit l'épisode de la mort de Kiowa (ce soldat qui se noya et dont les camarades durent rechercher le corps aspiré dans la boue). Un passage particulièrement traumatisant de l'expérience de O'Brien au Vietnam, dont il va traiter dans plusieurs textes successifs comme Dans le champ et Excursion.

J'ai utilisé précédemment le terme récit pour décrire l'ensemble du travail de Tim O'Brien, comme si l'auteur livrait un unique épisode, presque un roman sur le conflit entre Nord et Sud Vietnam. Or ce livre se présente comme un recueil de nouvelles qui pourrait simplement être qualifié de fix-up. L'écrivain, en effet, relie ses textes entre eux de manière plus ou moins subtile, souvent en toute évidence, pour tisser une trame dépeignant sa guerre du Vietnam. Tout comme les circonstances et conséquences de la mort de Kiowa sont traités à plusieurs reprises, d'autres souvenirs sont abordés de façon répétitive. Le décès de Ted Lavender (tombé comme un sac de sable en recevant une balle dans le buffet) ou celui de Curt Lemon (déchiqueté par un piège Viêt-Công) hantent plusieurs passages du livre ; le cadavre de l'homme que O'Brien a tué, près du village de My Khe, se révèle également un élément récurrent ; tout comme la petite Linda, 9 ans, et son cancer sont évoqués anecdotiquement dans un premier texte avant d'être hissés au rang de sujet principal de La Vie des morts.
Tim O'Brien signe donc des nouvelles qui s'appellent et se répondent. Les détails à peine esquissés dans l'une, qui deviennent les pierres angulaires d'une autre dévoilent la timidité de l'auteur à traiter certains sujets. On le sent parfois en difficulté (à moins qu'il ne cherche qu'à donner cette impression car il semble très fort au jeu de la manipulation du lecteur). Il paraît mal à l'aise lorsqu'il aborde les épisodes les plus intimes, ceux qui le rendent le moins fier, de son effroyable expérience de soldat participant à une guerre abominable. Comme toutes les guerres me dira-t-on. Sans aucun doute répondrai-je.
Texte après texte, l'auteur se livre donc. Il parle beaucoup de lui-même. Il ne raconte pas seulement ce qu'il a vu : O'Brien explique sa démarche d'écrivain. Il n'hésite pas à donner des détails sur les circonstances qui l'ont amené à écrire telle ou telle nouvelle, à révéler ce qui se révèle finalement vrai ou faux dans les histoires qu'il raconte. À l'occasion, il se contredit. Il donne ainsi l'impression de vouloir embrouiller le lecteur. Toutefois, il insiste en même temps sur un élément important à retenir : déformant la réalité ou parfaitement véridiques, les textes composant À propos de courage évoquent une expérience réelle de la guerre du Vietnam. Ils décryptent les émotions véritables des soldats qui y ont participé, même si c'est à travers de légendes, de ragots, d'anecdotes de seconde main. Bien que parfois seule la façon de la raconter rend une histoire touchante, il reste une chose essentielle : les sentiments qu'elle fait ressentir.

La cohérence du propos d'À propos de courage, courant donc d'une nouvelle à une autre, permet à Tim O'Brien de dresser un portrait convaincant et impressionnant du Vietnam. Il l'explique lui-même : « Une histoire de guerre véridique n'est jamais morale. Elle n'est pas instructive, elle n'encourage pas la vertu, elle ne suggère pas de comportement humaniste idéal, elle n'empêche pas les hommes de continuer à faire ce que les hommes ont toujours fait. Si une histoire vous paraît morale, n'y croyez pas. Si à la fin d'une histoire de guerre, vous vous sentez ragaillardi, ou si vous avez l'impression qu'une parcelle de rectitude a été sauvée d'un immense gaspillage, c'est que vous êtes victime d'un très vieux et horrible mensonge. La rectitude n'existe pas. La vertu non plus ». À propos de courage se révèle un témoignage au-delà de tout ce que j'avais pu entendre, lire ou voir au sujet de la guerre du Vietnam. Toi non plus sans doute, lecteur. Ne le nie pas : ton expérience du Vietnam, c'est Platoon, Apocalypse Now et Full Metal Jacket. Bien là, tu découvriras autre chose, de plus fort, de plus vrai, de moins spectaculaire mais davantage estomaquant. Les mots ont une autre manière de frapper que les images, quand ils sont bien utilisés. Et O'Brien les manipulent foutrement bien ! Acheter et parcourir ce livre serait une sacrément bonne idée, lecteur, parce qu'il est magnifiquement écrit, qu'il émeut, « qu'il fait croire avec ses tripes ». Une putain de découverte pour moi que cet écrivain dont je ne tarderai pas trop à explorer le reste de l’œuvre. Et peut-être que je t'en parlerai à nouveau, à l'occasion.

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À propos de courage (The Things They Carried), Tim O'Brien (1990), traduit de l'anglais par Jean-Yves Prate, Gallmeister (Totem), mars 2011, 272 pages, 9,40€