À priori, un roman sur un braquage, rien de vraiment passionnant, pourrais-tu avancer lecteur, comme je l'ai moi-même supposé. À vrai dire, comme cela m’arrive régulièrement, je commençai ma lecture sans savoir de quoi parlait le livre de Ricardo Piglia. Je ne lis pas les quatrièmes de couvertures qui, bien souvent, spoilent quand ils ne sont pas mensongers. J’avais sélectionné Argent brûlé pour deux raisons. La première : l'amour – que je croyais alors irraisonné – que porte Jérôme L., le « chroniqueur des mondes invisibles » de Tuurngait, à l'auteur argentin. La seconde : l'éditeur, Zulma, que je pourrais couvrir d’éloges, tant au point de vue de son catalogue (Toscana, Piglia, Abeille, Châteaureynaud…) qu’à celui de la qualité apportée à ses livres, de ravissants objets aux couvertures à rabats, aux splendides illustrations abstraites. Voilà encore une maison qui manquait à la liste de ce blog et qui y trouve parfaitement sa place.

Mais revenons-en à Argent brûlé. Le sujet : un braquage. Peu d’intérêt de ma part pour un type d’évènement qui a été battu et rebattu par toutes formes de média depuis que les établissements bancaires existent et que des personnes (mal intentionnées ?) ont l’idée de voler ces bandits de banquiers. Un genre ne me paraissait pas pouvoir se renouveler. Toutefois, c’était sans compter sur Ricardo Piglia…
Il faut dire qu’il triche un peu, ne mettant pas en scène à proprement parler le braquage mené par Malito et sa bande. Piglia, en réalité, dévoile, par différents biais, sans ne presque jamais en donner de description directe, l’opération de vol à main armée et la fuite des braqueurs. Il utilise tantôt un figurant en ce jour fatidique de printemps austral, comme Alberto Martínez Tobar, et le propulse personnage principal d’un chapitre, figure centrale par qui on découvre un moment clef du 27 septembre et des jours qui vont suivre. Plus loin, Piglia plonge le lecteur au cœur du siège de l’appartement numéro 9 de la rue Julio Herrera y Obes. Il place alors au centre du récit le radiotélégraphiste Roque Pérez, en charge des micros installés la police dans le logement, ou dévoile les éléments via les chroniques d’Emilio Renzi, envoyé spécial du quotidien El Mundo à Montevideo. Parfois, de façon plus directe, par la présentation des acteurs principaux, grâce à de percutants portraits, nous sont révélés les détails de la préparation, de l’exécution et des conséquences du braquage.

Le résultat forme un livre finalement passionnant, malgré les réticences du départ.
Piglia possède en effet un talent fou pour décortiquer les sentiments et les personnalités de ses personnages. Enrique Mario Malito, le Corbeau Mereles, Bázan le Bancal, Bébé Brignone, Le Gaucho Dorda, le commissaire Silva, tous ces individus ont existé. L’auteur argentin, qui a mené une véritable enquête pour obtenir un maximum d'éléments sur les évènements du 27 septembre au 6 novembre 1965, a su avec brio en tirer une histoire qui ne laisse pas indifférent. Piglia, comme il l’explique dans la postface, du roman, n’a pour ainsi dire rien inventé. Il n’a pas bouché les trous que les journaux, les rapports de police, les témoignages directs qu’il a pu recueillir, n’ont pas comblés. N’exploitant que la matière ne portant pas à confusion, dans le respect du « registre stylistique et [du] "geste métaphorique" […] des récits sociaux qui traitent de la violence illégale », il signe un ouvrage remarquable. La galerie de personnages qui le constitue nous plonge dans les tréfonds de l’âme humaine. On fait la connaissance de criminels qui n’hésitent pas à utiliser la force, comme je l’ai déjà dit, à tuer (les policiers surtout) et dont l’attitude se révèle un peu le fruit gâteux d’une société gangrénée. Les flics eux-mêmes, ces gardiens de l’Ordre et de la Justice, n’apparaissent pas sous leur meilleur jour. Le commissaire Cayetano Silva fut suspecté de complicité. S’il mit autant d’ardeur à poursuivre les braqueurs, peut-être était-ce par désir de les éliminer avant qu’ils ne le balancent ou pour récupérer le magot discrètement. Quant à ses collègues et aux autorités au-dessus d’eux, ils se persuadèrent, dans une Argentine des sixties sous dictature d’extrême-droite, que le mobile des criminels était le financement de la résistance péroniste. Piglia n’oublie donc pas de dévoiler, sans alourdir son récit, le contexte politique d’un fait-divers qui secoua une nation sud-américaine sous le joug d’une police et d’une armée toutes-puissantes.

Ricardo Piglia nous amène à la rencontre de personnages hauts en couleurs, tout autant que dans l’aventure d’un braquage qui défraya la chronique. II nous surprend dans le traitement d’un sujet qui aurait pu s’avérer banal, mais qui,  au regard des particularités de l'affaire, se révèle tout autre. Cet auteur semble capable, avec l’exemple d’Argent brûlé, de rendre n’importe quel thème passionnant. Il impressionne. La bonne réputation que lui vaut l’ouï-dire est confirmée.

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Argent brûlé (Plata quemada), Ricardo Piglia (2010), traduit de l'espagnol par François-Michel Durazzo, Zulma, avril 2010, 272 pages, 20,30€