Édité aux États-Unis pour la première fois au milieu des années 60, le roman de Carpenter m’a rappelé Le Dernier stade de la soif, écrit à la même période. Jack Levitt, figure centrale de Sale temps pour les braves, est un homme qui comme Frederick Exley erre à la recherche d’un sens à la vie, se perdant dans une consommation d’alcool excessive qui le fait aboutir régulièrement en cellules. Pour Levitt, celles-ci ne sont pas capitonnées. On l’enferme dans des prisons classiques. Pas de trouble psychologique à l’horizon chez ce personnage. Pourtant, il possède des antécédents familiaux et a grandi dans des conditions qui ont façonné un être qui peine à maîtriser ses émotions, surtout la violence ; un homme inadapté à la vie en société.
Tout commence en 1929, dans l’est de l’Oregon. Ses parents, voyou et fugueuse, y échouent et y vivront quelques années jusqu’à leurs décès, en laissant en héritage un enfant abandonné à la naissance. Environ vingt ans plus tard, Jack Levitt est un garçon qui a fui l’orphelinat et mène depuis, à Portland, une existence de petit délinquant. Fréquentant les salles de billard, il fait équipe avec son ami Denny Mellon pour arnaquer des pigeons, dépensant L’argent gagné malhonnêtement et aléatoirement en alcool et en filles. Ils prennent ainsi pour cibles des individus comme Billy Lancing, assez naïfs pour croire que tous les hommes partagent son honnêteté. Ce jeune métis débarque tout droit de Seattle. Il l'a quittée en même temps que sa famille, la tête pleine de rêves de gloire, de reconnaissance de son talent par la communauté des joueurs de billard. Ces personnages, nous les retrouvons tout au long du roman, leurs chemins se croisant à plusieurs reprises au fil des trois parties du livre. Nous les voyons ainsi, sur près de quinze ans, évoluer, grandir, mûrir, se détruire et se reconstruire au travers d’expériences professionnelles, carcérales, amoureuses, conjugales, qui donnent un aperçu sombre, émouvant et intelligent de l’Amérique. Mais pas n’importe quelle Amérique : celle des bouges, des salles de billard et des prisons qui ont toutes en commun la corruption morale et financière de ceux qui les fréquentent.

Don Carpenter ne réalise clairement pas un portrait flatteur de la société états-unienne dans Sale temps pour les braves. Jack Levitt représente une frange laissée pour compte de la population, qui doit survivre comme elle le peut, sans compter sur le gouvernement et ses politiques, sinon pour échapper aux agents de l’Ordre à son service. Ce personnage évolue au fil du roman, et sa progression, lente mais sûre, s'effectue en trois étapes qui correspondent évidemment au triptyque qui compose le livre.
Carpenter confronte d’abord le lecteur aux bas-fonds de Portland. Jack fréquente une faune que le péquin moyen cherche à éviter : arnaqueurs, petits délinquants, prostituées… Nous sommes donc rapidement plongés dans une ambiance sombre dont ne se détache jamais tout à fait le récit. L'auteur s’échauffe tranquillement dans la première partie, ne nous laissant pas deviner où nous allons être menés. En effet, de Jack Levitt ou de Billy Lancing, le lecteur ne pourra pas déterminer le personnage principal du livre dans ce premier tiers du roman. Doit-il s’attacher à ce métis sympathique et porté par son ambition ? Faudait-il plutôt qu’il cherche à s’habituer à la compagnie de cet orphelin qui erre, louveteau dans la bergerie, au milieu des joueurs de billard ? On se trouve donc dans l’expectative. De plus, le style de l'auteur, qui ne semble pas particulièrement élaboré au premier abord, suspend le lecteur dans une attente, imprégné du sentiment qu’il découvrira une plus grande profondeur dans la suite du livre.
Dans la deuxième partie, en effet, l'ouvrage s’attaque à un sujet terrible. Après avoir fréquenté deux amies de Denny Mellon, Sue et Mona, jeunes femmes qui s’avèreront des mineures en fugue, Jack est poursuivi par la justice et jeté en prison. Sale temps pour les braves devient alors un roman carcéral d’une dureté certaine, mais en même temps d’une sensibilité poignante. Carpenter lance son personnage dans un univers où règne des lois étonnament proches de celles de la société extérieure, mais où tout écart est puni avec une violence bien plus terrible. L’auteur n’esquive aucune des problématiques difficiles de la vie en prison. Il met en scène des éléments qu’on retrouve dans n’importe quel récit carcéral : les caïds et leur cour sanitaire, les trafics et arrangements avec les gardiens, la loi du plus fort qui régit les établissements pénitenciers. Sans pudeur, mais avec finesse, il s’attaque également à un aspect que de nombreux romanciers ignoreraient ou traiteraient avec maladresse. Il s’agit de l’homosexualité des prisonniers, qu’on nous présente sans tabou, avec tant de conviction et de justesse que le roman vaut le détour ne serait-ce que pour cet épisode.
Une fois Jack sorti de prison, en liberté conditionnelle, l’auteur en vient à une nouvelle étape de la vie du condamné par la justice : la réhabilitation. Une phase de l'existence du personnage, qui comme toutes les précédentes, ne sera pas dépourvue de difficultés. Levitt, qui a mûri pendant les années passées derrière les barreaux, semble maintenant prêt à vivre en Américain responsable. Il reste toutefois un être torturé par la violence qui l’imprègne et que n’importe quelle situation peut faire exploser. Réussira-t-il à ne pas démolir tout ce qu’il aura édifié, comme il avait ruiné chaque chance que la vie lui avait donné auparavant ? La rencontre avec un groupe de jeunes gens riches, qui provoque son licenciement de la boulangerie où il travaille, montrera encore à quel point le destin de Jack n’est pas ordinaire. Il fait alors connaissance avec Sally, femme de caractère, libérée, fantasque, dont il tombe amoureux, qui tombe elle aussi amoureuse et avec qui il construira – en fait, tentera de construire – une famille de parfaits Américains. Mais la vie s'avère dure pour qui n’a pas d’argent, qui ne peut pas obtenir ce dont il rêve. La fin du roman, sans trop en dévoiler, n'est donc pas joyeuse, comme on peut s'y attendre. Le récit se conclut seulement sur le sentiment que la société n’offre pas à ceux qui le veulent la possibilité de s'amender. Retrouver une existence ordinaire après des années de prison se révèle une lutte de tous les jours. Surtout quand on a appris à user de violence pour se défendre et obtenir de quoi vivre. Particulièrement lorsqu'on a pour dernier compagnon, alors que tous les autres sont partis, ont trahi, ce salaud et fidèle tentateur de John Barleycorn, l’alcool catalyseur d’une brutalité viscérale qui cherche constamment à s’épancher.
Le livre s'achève sur un épilogue à la terrible subtilité faisant écho à son prologue glaçant. Le petit Billy, fils de Jack et Sally, connaîtra-t-il le même destin que son père ? L’argent, l’environnement familial peuvent-ils rendre les hommes meilleurs ? Voilà l’interrogation sans réponse que nous offre, en conclusion, Don Carpenter. 

Sale temps pour les braves est un ouvrage fascinant. Encore une découverte surprenante que je dois à mes errances chez mon libraire. Le livre a attiré mon regard grâce à sa superbe couverture à rabats, illustrée avec une photographie signée de la traductrice du roman, Céline Leroy (qui réalise d’ailleurs un travail excellent). Ne restait plus qu'à tenter l'expérience, réussie, de ce témoignage sombre, brutal et émouvant des années 40 à 60. Un élément incontournable de cette littérature noire américaine, trop longtemps ignorée en France et que de petits éditeurs comme Cambourakis mettent courageusement à notre disposition, grâce leur soit rendue. 

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Sale temps pour les braves (Hard Rain Falling), Don Carpenter (1966), traduit de l'anglais par Céline Leroy, Cambourakis, mars 2012, 352 pages, 23,40€