Tu devrais faire ton mea culpa. Tu n’as effectivement pas parlé des parutions récentes de la structure éditoriale d’Estelle Durand et de Claire Duvivier, qui s'avèrent, pourtant – comme habituellement – d'excellente qualité. Exemple avec Washington Noir, dans la série des recueils de nouvelles autour d’une métropole, qui cette fois prenaient comme théâtre la capitale fédérale étatsunienne, qu’on sait classée parmi les villes aux plus forts taux de criminalité au monde. Autre extrait aguichant du catalogue Asphalte, L’Île invisible de Francisco Suniaga tenait toutes ses promesses. Ce petit roman aussi charmant que Margarita, si on s’arrête à ses plages paradisiaques, invitait à l’exploration des coulisses de l'île vénézuelienne, dissimulées aux yeux des touristes, et pour cause ! Il te reste à rattraper un retard qui, tu dois bien l’avouer, devient de plus en plus important. Ainsi dois-tu acquérir et/ou lire La Vie est un tango de Lorenzo Lunar, La Havane Noir, Corps à l’écart d’Elisabetta Bucciarelli et Moscow d’Edyr Augusto. Les éditions Asphalte, en effet, ne se sont pas contentées de Belém, le premier livre de l’auteur brésilien paru en 1998. Elles ont acheté en même temps les droits de son deuxième ouvrage (datant de 2001), qui est sorti au mois de février dernier.

Mais c'est là une autre histoire, un prochain article. Pour le moment, tu vas tenter d’intéresser tes lecteurs à Belém, un roman policier dont l’action se déroule, ainsi que le laisse deviner son titre français, dans la capitale de l’état du Para, au Brésil, dans les années 90. Il raconte l’enquête d’un policier modèle, Gilberto Castro (dit Gil), sur le meurtre de Johnny, un coiffeur de la jet-set. Ce premier roman d’un auteur jusqu’à maintenant inconnu en France, tu le caractériserais volontiers de réaliste, surprenant, sombre et nerveux.
En effet, alors que tu n'avais entamé le livre que de quelques pages, tu t’es rendu compte que Belém n’est pas un petit polar gentillet ; Gil s'avère différer de l'image de parfait représentant de l'ordre prévue ; ses recherches ne s’annoncent pas si simples que cela à résoudre. Peut-être Johnny n’est-il pas mort d’une overdose de drogue, de stupre et/ou de fornication... Bref, le premier roman d'Augusto ne se révèle pas un bouquin qui s'oublie aussitôt terminé. Non. Malgré le sacrifice romanesque des réalités des procédures policières (tu as lu Baltimore de David Simon et tu es maintenant sensibilisé aux vraies méthodes employées par les services d’investigations criminelles), Belém apparaît particulièrement réaliste, voire cru, et même carrément dur par moments. Il n’arrive pas des choses très réjouissantes aux personnages principaux, comme secondaires. Certaines scènes, de viol, de torture, à la limite de l'insoutenable, classent le roman parmi les très noirs. Par ailleurs, tu salues la crédibilité dans son traitement de la criminalité et du combat que lui mènent (ou ne mènent pas) les autorités.
Ainsi que tu le disais précédemment, le déroulement de l’enquête de Gilberto Castro, membre de la police de Belém, se révèle au premier abord des plus classiques. Elle paraît même s’enliser rapidement, et l’affaire ne pas s'avérer véritablement excitante. La mort de Johnny, une célébrité dans la capitale de l’état du Para, au Brésil, hantant les clubs et les bars branchés avec ses amis habitués des pages people, semble la conséquence, on le parierait, d’une OD. La présence dans son appartement de cassettes contenant des vidéos pédophiles dans lesquelles le coiffeur se place en acteur principal, ne servant apparemment qu’à pimenter (et noircir) le dossier. Mais Edyr Augusto est un écrivain ingénieux, qui distille le suspense et sait surprendre le lecteur. Il introduit donc, chaque fois que nécessaire, des protagonistes inédits et de nouvelles situations, qui étoffent et relancent l’histoire. Par ailleurs, ils brouillent les pistes que tente de suivre son enquêteur, même si cela doit l’entraîner, à chaque étape, un peu plus profondément dans le cloaque du monde de la nuit, de la drogue et du crime à Belém.
Gil va côtoyer des milieux sombres. Cette obscurité déteint sur le roman. Cela dit, la noirceur du texte est aussi due à son personnage principal. Gilberto Castro appartient à une catégorie de policiers d’un nouveau genre, instruits, détenteurs de diplômes universitaires, sur lesquels la police de Belém compte beaucoup pour redorer son blason et améliorer, sans doute, ses résultats. Mais le héros d’Edyr Augusto dissimule une part d’ombre. Ancien alcoolique, il doit combattre le démon de l’ivresse, y échapper pour ne pas répéter l'erreur qui a failli lui coûter son travail, quelques mois auparavant, et qui réussit à détruire son mariage il y a des années. Le lecteur de Belém ne suit donc pas un stéréotype de vertueux représentant de l’ordre public. Il s'agit davantage un personnage authentique, crédible, dont l’humanité le rend attachant et à l’égard duquel tu as ressenti d’autant plus de compassion à chaque fois qu’il frôle le danger et affronte la mort…
Tu l’auras fait comprendre, une certaine tension imprègne le texte. Elle est portée et maintenue par l’écriture d’Edyr Augusto, que le quatrième de couverture qualifie de « directe et nerveuse ». Tu n’as pas vraiment mieux à dire que les éditrices d’Asphalte qui possèdent ce don (cette compétence) pour écrire des résumés de leurs ouvrages qui retirent un peu le pain de la bouche des « journalistes » littéraires. En conséquence, ceux qui veulent donner l’impression d’avoir réalisé leur travail tout seuls (et qui ne reprennent pas des extraits du dossier de presse ou du quatrième pour leurs articles) doivent batailler pour trouver des synonymes afin de décrire un livre qu’ils n’ont pas, pour la plupart, ouvert. Exemple : Edyr Augusto dispose d'une écriture sèche, tendue, voire haletante. Toi qui as vraiment lu Belém, tu peux dire sans mentir qu’il s’agit d’une des bonnes surprises de cette rentrée littéraire de début d’année. Avec une richesse des sorties qui, une fois n’était pas coutume pour janvier et février, s'est avérée, cette année (ô désarroi !), plutôt importante, la concurrence fut rude entre auteurs. Seuls les meilleurs auront touché les cœurs et/ou les tripes des lecteurs cherchant dans les livres la chaleur, l’entrain et le rythme absents du pseudo-hiver moribond que nous avons vécu.

Belém, Edyr Augusto (1998), traduit du brésilien par Diniz Galhos, Asphalte, Fictions, octobre 2013, 256 pages, 21€