Le roman Guerre & Guerre a pour introduction La Venue d’Isaïe, fascicule qu'on peut trouver sans problème chez les bons libraires, qui proposent le livre de László Krasznahorkai (sinon, il faut le leur commander ou changer de boutique). Cambourakis, l’éditeur français actuel de l’auteur hongrois, a publié l’été dernier cette nouvelle, en guise de mise en bouche. Présentée sous la forme d’une lettre envoyée par Krasznahorkai à son lecteur francophone, elle s’accompagnait de la consigne suivante : « Cher lecteur solitaire, fatigué, sensible, je t’invite à glisser cette lettre dans l’encoche du livre que tu trouveras en librairie le 23 octobre 2013. Tu sais pourquoi ». Pour tout dire, après lecture de ce prologue, tu ne comprenais pas vraiment ce que tu devais savoir. Plus exactement, tu ne le comprenais pas encore. Il t’aura fallu achever les 280 pages du roman pour cela : Guerre & Guerre, œuvre magistrale, devait être lu. Il apparaît absurde de parcourir La Venue d'Isaïe sans poursuivre avec le livre qu'il introduit. Ce serait également rater le plaisir de rassembler les deux en un même objet littéraire magnifique, comme en produisent régulièrement les éditions Cambourakis.

La Venue d’Isaïe, introduction à Guerre & Guerre, donc, permet au lecteur de faire connaissance avec György Korim, historien travaillant dans un centre d’archives à environ 200 kilomètres de Budapest (c’est-à-dire dans un trou perdu, dans un institut sans importance). Ce dernier s'accroche au zinc d'un bar miteux à l'ambiance glauque, presque post-exotique. Le tenancier est absent. Un couple de clochards est en train de se peloter dans un coin. Le seul autre client est un homme qui tourne le dos à Korim. Cela n'empêche pas notre héros de lui adresser, tout au long de ce court récit, un monologue apparemment incohérent d’où émergent des thèmes manichéens, auquel tu restas suspendu, dans l’attente d’une suite apportant quelque lumière.
Guerre & Guerre fournit toutes les réponses attendues, mais tu te garderas bien de les donner ici. Cela dit, pour appâter un minimum le lecteur potentiel, tu dois dévoiler quelques éléments supplémentaires sur Korim (beaucoup moins que l’éditeur qui s’est fourvoyé dans un résumé trop détaillé, d'où le contenu de l'introduction de cet article). L’archiviste a conçu un « Grand Projet ». Il faudra de la patience au lecteur pour en découvrir la nature. Chaque fois que l’homme croise quelqu’un qui lui prête attention, il se lance en effet dans un monologue confus, qui ne révèle presque rien de la teneur de cette mission. Toutefois, l'auteur s’arrange pour fournir petit à petit les éléments permettant de comprendre ce qui pousse Korim à se rendre à New York, « le centre du monde ». Il a trouvé, par hasard, au milieu de papiers banals, un manuscrit dont la lecture l’a bouleversé. Persuadé qu’il doit le faire connaître au monde entier, il a décidé d’entreprendre un long voyage. N’ayant jamais voyagé, un peu étroit d’esprit, peureux, l’homme va devoir faire face à bien des embûches, bien des situations dont il aura du mal à saisir le sens et auxquelles il peinera à échapper.
Tu ne diras pas grand-chose au sujet de ce mystérieux manuscrit qui obsède tant Korim. La dissimulation de son contenu représente en effet une part importante de l’intérêt du roman. Cependant, que le lecteur soit rassuré : il en saura tout. Dès à présent, tu dois tout de même indiquer que le texte découvert par l’archiviste hongrois dévoile une vision assez sombre de notre monde. Il le présente grignoté par un « état de guerre permanent » qui se maintient sans que quiconque puisse s'y opposer car des Forces plus grandes s’y emploient, apparemment. Le titre du livre de László Krasznahorkai fait évidemment penser à celui du célèbre roman de Léon Tolstoï. N’ayant pas lu toi-même Guerre & Paix, tu ne peux te fier qu’aux analyses succinctes qui en sont livrées sur l’Internet. Rapprocher les deux œuvres ne paraît pas idiot, et Krasznahorkai semble avoir tenté de faire écho à l’œuvre de son illustre prédécesseur russe. Comme l’ouvrage de ce dernier, Háboru és Háboru dans sa version originale, Guerre & Guerre en français, War & War en anglais (l'intitulé que donne Korim au manuscrit), illustre le déterminisme historique. « Il avait réalisé, tout en observant l’extraordinaire complexité des choses, que si le monde n’existait pas, toute la pensée humaine s’y référant était, elle, bien existante, et qu’il n’existait qu’ainsi, dans des milliers de variantes : dans les milliers de projections de l’esprit humain le décrivant, lui, le monde, et puisque […] il existait en tant que mot, en tant que Verbe flottant au-dessus des eaux, il était évident qu’exprimer telle opinion, émettre une hypothèse ou un choix n’avaient aucun sens, il ne fallait pas choisir mais accepter, il ne fallait pas faire le bon ou le mauvais choix mais admettre que rien ne dépendait de nous, accepter que la justesse d’un raisonnement, aussi remarquable fût-il, ne dépendait pas de son exactitude ou de son inexactitude, puisqu’il n’y avait aucun modèle de référence auquel le mesurer, mais de sa beauté, laquelle nous incitait à croire en sa véracité » dira Korim dès le début du roman. Le livre hongrois se teinte en plus (peut-être comme Guerre & Paix, mais tu n’es pas en mesure de le confirmer) d’un certain fatalisme et d’une touche de mélancolie apportée par l’écriture employée par l’auteur anonyme du manuscrit.

Ce style, il est celui de la répétition, magnifiquement mis en œuvre.
Le récit est construit en paragraphes numérotés qui ne sont chacun constitués que d’une seule phrase (avec quelques petites tricheries de temps en temps). Le ton devient emphatique, les chapitres prennent un air désordonné lorsqu’ils s’allongent sur plusieurs pages. L’impression de confusion qui en ressort traduit parfaitement la façon de s’exprimer de Korim, chantournée et obsessionnelle ; elle trahit le manque de compréhension qu’il possède de sa propre mission ; elle met en évidence son ignorance de la raison pour laquelle le texte hongrois a été écrit, du sens à donner à son propos, aux pérégrinations de ses personnages, aux rencontres qu'ils font, aux lieux qu’ils arpentent.
Ce style, il s’agit également de celui choisi par László Krasznahorkai pour Guerre & Guerre. Cela n’en fait pas un ouvrage d’un abord facile. Toutefois, de manière intellectuellement excitante, le roman de l’auteur hongrois devient en effet petit à petit le manuscrit, ou le manuscrit devient petit à petit le roman. Lorsque Korim entrevoit finalement une explication au choix stylistique de l'écrivain inconnu, il décrit une position littéraire qui s'applique aussi bien au livre abandonné dans les archives hongroises qu'à celui dont il est le personnage principal : « Le manuscrit n’avait qu’un seul propos : écrire la réalité en boucle jusqu’à la folie, imprimer les scènes dans l’imaginaire du lecteur avec des détails délirants et des répétitions qui relevaient de la maniaquerie, c’était comme si l’auteur […] s’était servi, en guise de stylo et de mots, de ses ongles, pour graver les choses sur le papier et dans l’imaginaire du lecteur, car si l’accumulation de détails, les répétitions et les approfondissements rendaient la lecture plus difficile, tout ce qui était détaillé, répété, approfondi, restait gravé à jamais dans le cerveau […] et si les phrases se répétaient, l’auteur procédait à de fines modulations, ici la phrase était enrichie, là simplifiée, ici plus obscure, là plus limpide, et, de façon étrange […] cette répétition ne provoquait pas de crispation, d’agacement ou de lassitude chez le lecteur, non, cela lui permettait de se dissoudre, […] de se camoufler dans l’univers évoqué ». Tu confirmes.

Maintenant, « Cher lecteur solitaire, fatigué, sensible », s’il faut lire La Venue d’Isaïe, puis Guerre & Guerre, « tu sais pourquoi »…

Guerre & Guerre, László Krasznahorkai (Háboru és Háboru, 1999), traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Cambourakis, Irodalom, octobre 2013, 368 pages, 24€

La Venue d'Isaïe, László Krasznahorkai (Megjöt Ézsaiás, 1999), traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Cambourakis, Irodalom, octobre 2013, 32 pages, 6€