Ainsi, Éric Chevillard s'avère généralement drôle, même si son dernier « bouquin », Le Désordre azerty, se révèle une arnaque (17€ pour un pseudo-livre dont le contenu aurait plutôt trouvé sa place dans des publications périodiques, merci les Éditions de Minuit !) ; Jerry Stahl signe des récits dans lesquels il sait allier noirceur et humour, comme peu d'autres, et tu conseilles vivement sa Thérapie de choc pour bébé mutant sortie dernièrement ; à une époque (où tu lisais encore assidûment de la science-fiction), les ouvrages de Neal Stephenson t'amusaient également beaucoup.

Tu dois, une fois de plus, aux éditions Cambourakis la sortie d'un roman exceptionnel. Tu as parlé dernièrement de Deux comédiens de Don Carpenter, et avant de Guerre & Guerre de László Krasznahorkai, et tu ne peux donc plus nier un goût de moins en moins modéré pour le catalogue de cet éditeur parisien. De Kotzwinkle, tu devrais déjà avoir lu depuis longtemps Fan Man, dont ton entourage dit beaucoup de bien. La lecture du dernier livre de cet écrivain confirme que sa bibliographie est à explorer autant que les traductions françaises le permettent à un lecteur francophone.
Dans L'Ours est un écrivain comme les autres, l'auteur de Fata Morgana ou Midnight Examiner raconte une folle aventure éditoriale. Cette dernière a pour origine la décision, par Arthur Bramhall, professeur à l'Université du Maine, de prendre une année sabbatique afin d'écrire un roman. Au départ, cet enseignant-chercheur assez médiocre (à l'image de ses collègues, comme tu le montreras par ailleurs) projetait l'écriture d'un « plagiat délibéré de Ne faites pas ça, Monsieur Drummond ». Mais la cabane au milieu de la forêt, dans laquelle il s'est installé, est détruite au cours d'un incendie, avec son manuscrit. Ne s'avouant pas vaincu, Bramhall se remet à l'ouvrage et signe cette fois ce qui lui semble – et se révélera – un chef-d’œuvre, ou presque. Mais pour éviter un autre incident, en quittant son habitation pour une course, il cache les nouveaux fruits de son travail, enfermé dans une mallette, sous un arbre. Or, un ours affamé passe par là et s'empare de l'objet. D'abord, quelque peu dépité de découvrir qu'il n'y a rien à manger dans l'attaché-case, il décide néanmoins de faire croire qu'il a écrit le manuscrit, sous le nom de Dan Flakes. Espérant ainsi pouvoir profiter des richesses du monde des humains, il se rend en ville, la mallette en mains (en fait dans la gueule).

Le plantigrade, autant que le livre volé, va être très bien reçu par le milieu éditorial et médiatique. Dan Flakes devient rapidement une star et « son » bouquin, Désir et destinée, fait un tabac. L'ours doit toutefois s'adapter à la civilisation. Il enchaînera les gaffes, sa nature animale reprenant parfois le dessus, sans que cela joue pour autant en sa défaveur. L'aveuglement de ses interlocuteurs s'avère en effet quasi total. Il est écrivain, artiste, aux yeux des individus qu'il côtoie, et donc sujet à un comportement étrange. Il faut dire aussi qu'il va évoluer au sein d'un milieu peuplé de personnalités autant intéressées (en termes financiers comme de notoriété) qu'elles se révèlent humainement peu intéressantes. Effectivement, après l'acceptation du manuscrit de Désir et destinée par Cavendish Press, Flakes sera constamment entouré de personnages fantasques et bourrés de défauts : un agent sujet aux TOC, une attachée de presse vénale, une auteure qui écrit des romans sur les anges dont elle est persuadée de l'existence, des critiques littéraires imbus de leurs personnes, et cætera).
William Kotzwinkle critique le milieu de l'édition et fustige le merchandising qui est mis en place autour d'un livre disposant un fort potentiel de vente, sans que l'objet en question apparaisse comme d'une réelle importance. Ainsi, l'ours devient le centre de l'opération marketing de Cavendish Press, car « de nos jours, l'auteur est un produit tout autant que le livre ». Quant à son attachée de presse, « elle n'avait pas lu le livre, mais son enthousiasme était sincère. Dans le show-business, les livres n'étant que des livres, personne ne savait trop qu'en faire, mais le buzz, en revanche, ça, on pouvait s'y fier ». Pourtant, le personnage de Dan Flakes ne se prête pas facilement à un positionnement sous le feu des projecteurs. L'ours s'exprime difficilement, souvent à côté de la plaque, mais ses phrases sont interprétées par ses interlocuteurs comme profondes ou tel que cela les arrange. Lorsque loin de la ville, dans la forêt, deux bûcherons philosophent concernant les plantigrades, ils ne croient pas si bien dire :
« Spatt, songeur, tourna le regard vers la fenêtre. « Les ours sont des êtres profonds », remarqua-t-il.
« Il n'y a rien d'aussi profond qu'un ours » acquiesça Pinette »
Ainsi, l'ours se sort très bien de situations comportant des interactions sociales complexes, dont peu d'humains réussiraient à se tirer sans embarras. Mais « il avait compris que les gens entendaient toujours autre chose que ce qu'il cherchait à leur dire ». Exemple lorsque Flakes, qui a peur des chiens et entend des aboiements au cours d'une fête, lâche : « J'ai entendu le hurlement des chiens. », son interlocuteur se trompe sur le sens de son affirmation : « La profondeur des sentiments que la voix de l'ours trahissait n'avait rien en commun avec les vaines platitudes que Penrod avait l'habitude d'entendre dans ce genre de sauteries. «  Je vois exactement ce que vous voulez dire, répondit-il. Les hommes comme Ramsbotham, là-bas, corrompent totalement nos valeurs littéraires. » Il désignait l'autre éminent critique, Samuel Ramsbotham, de New York University, dont le livre, La Révolution littéraire, s'était deux fois mieux vendu que celui de Penrod. « Les chiens ? Vous avez absolument raison. Ils hurlent à notre porte. […] J'ai hâte de lire votre roman, bien sûr. Bettina et Elliot m'en ont déjà dit énormément de bien. »
L'ours acquiesça du menton, le regard irrépressiblement attiré vers la porte, puis vers la fenêtre. Son indifférence à parler de son propre livre impressionna Penrod encore davantage. Il n'est pas dévoré par l'ambition, se dit le critique. Il est inquiet, tout comme moi, de la crise qui traverse la littérature. « Je crois que vous tirerez quelque chose de mon Déclin, dit Penrod. Je vais demander à l'éditeur de vous en faire parvenir un exemplaire. C'est un travail novateur, bien sûr, mais il est des points sur lesquels vous serez d'accord »
Par ailleurs, face à lui, hommes et femmes, en interprétant à leur guise ses paroles mystérieuses, apparaissent sous leurs vraies natures, vénaux, ambitieux, idiots, jaloux… Kotzwinkle se moque alors allègrement de tout ce qui passe à portée de sa plume et plus le roman avance, plus L'Ours est un écrivain comme les autres se présente comme une satire de notre société tout entière. La religion, les politiques, la justice sont ainsi tournés en ridicules, bien que les milieux éditoriaux, médiatiques et universitaires puissent aller se rhabiller… Paf ! pour les critiques littéraires : « Le professeur Kenneth Penrod, de l'université de Columbia, dissertait sur le déclin de la littérature, tandis que son rival, Samuel Ramsbotham de NYU, dissertait sur le déclin de Kenneth Penrod. « Penrod accorde trop d'importance à l'auteur », soutenait Ramsbotham. « En littérature contemporaine, toute étude digne de ce nom a pour origine ceux qui l'enseignent. L'enseignant est la clé, car c'est l'enseignant qui crée le lecteur, cette entité essentielle. Non pas que je me considère personnellement d'une quelconque importance. J'admets sans le moindre problème que c'est par mes étudiants que j'ai appris la plus grande part de ce que je sais. C'est une façon radicale de voir les choses. Mais que disent les étudiants ? Que lisent-ils ? » Ceux du professeur Ramsbotham lisaient ce qu'il leur demandait de lire et particulièrement les anthologies qu'il avait dirigées, pour lesquelles il touchait des droits d'auteur deux fois par an.
Ce que je crois avoir détecté, confia-t-il à l'ours à voix basse, c'est la naissance d'un nouveau type de lecteur. Simple dans ses goûts. Lassé de la narration conventionnelle et à la recherche d’œuvres au contenu visuel fort. Je crois que nous allons assister à la fin du roman traditionnel et de son obsession nombriliste. Qu'en pensez-vous ?
– De la crème fouettée, fit l'ours, tout en se versant une louche sur une tranche de tarte à la noix de pécan.
– C'est exactement ce que je veux dire ! » s'exclama Ramsbotham. À quoi bon battre l'expérience humaine comme on battait la crème pour la transformer. Très bien formulé, Flakes.
»
Paf ! les universitaires qui caressent à longueur de journée l'arrière-train des drosophiles : « Il a lâché son année sabbatique, je peux au moins vous assurer cela. La dernière fois que j'en ai pris une, j'ai travaillé, Wheelock. J'ai compté les "comme". Une tâche harassante, mais que l'on savait essentielle pour comprendre quoi que ce soit à Frost. De nos jours, bien sûr, c'est l'ordinateur qui s'occupe du comptage. C'est ainsi que Pettingzoo a écrit son Nombre de "Nulle part" chez Wallace Stevens. Ce que l'on veut dire, néanmoins, c'est ceci : on doit travailler. Au lieu de pondre un plagiat manifeste de Ne faites pas ça, Monsieur Drummond. [...] La littérature américaine moderne est le domaine de Bramhall. Il aurait pu compter les "comme" chez tout un tas d'auteurs. J'ai ouvert la brèche. La voie est toute tracée. Une nouvelle branche de la pensée critique a vu le jour. Il aurait pu trouver sa place dans ce mouvement. Mais non. Il en a décidé autrement »

« Et pendant ce temps, que devient Arthur Bramhall, le malheureux, mais non moins authentique auteur de Désir et destinée ? » se demandera le lecteur de cette chronique, autant intéressé par la cause des écrivains en détresse que celle des plantigrades en péril. Après la perte de son manuscrit, ce dernier, soutenu par son voisin Vinal Pinette, entreprend de trouver l'inspiration pour un nouveau roman. Au cours de sa quête d'idées, il va petit à petit s'adapter à la vie simple de la campagne, à cette vie presque sauvage des bûcherons, qui se soucient peu de leur apparence. Ce qui rebutait Bramhall quelques mois plus tôt le dégoûte de moins en moins, comme par exemple les femmes du cru, dites à fourrure, jamais nommée pour appuyer le caractère fruste des relations sociales dans les contrées hostiles du Maine. William Kotzwinkle, habilement, construit son récit pour montrer le parallèle entre les aventures de Dan Flakes, ours qui devient de plus en plus humain, et celles d'Arthur Bramhall, humain qui devient de plus en plus ours. Les chapitres mettant en scène le plantigrade voleur de livres'allongent au fur et à mesure que s'accroît la richesse de ses expériences, tandis que ceux se déroulant dans la forêt rétrécissent, autant que la sociabilité de l'homme démoli par la perte de son ouvrage, n'aspirant plus qu'au calme de l'hibernation.
Tout en nous faisant rire, William Kotzwinkle nous pousse à réfléchir à notre société, et la place de chacun dans celle-ci. Qui est le plus heureux des deux personnages ? Sans doute l'ours, qui a réussi à se civiliser, peut se remplir la panse de miel et de tartes, malgré la menace d'être démasqué et enfermé dans un zoo. Toutefois, le risque semble faible car il s'est introduit dans un univers de mensonges, de superficialités dans laquelle un voleur de livre, un plagiaire, à toutes les chances de s'en sortir. Pour sa part, l'auteur dont le talent ne sera jamais dévoilé, échappe à cet univers machiavélique pour une vie simple, honorable, tout aussi satisfaisante. Pas facile de tirer une conclusion manichéenne à L'Ours…. À moins que tu réfléchisses trop…

L'Ours est un écrivain comme les autres, William Kotzwinkle (The Bear Went Over the Mountain, 1996), traduit de l'anglais par Nathalie Bru, Cambourakis, Literature, octobre 2014, 304 pages, 22€