Dès à présent, le jury du GPI a donc exclu certains livres et nouvelles de l'année dernière, soit directement car les jugeant indignes d'une récompense, d'autres sans doute indirectement en ne les lisant pas. En effet, tu as du mal à imaginer que quelques références, absentes de ce premier tri, aient pu être écartées sur des critères de qualité, tant elles t'ont paru bonnes, et davantage que certaines retenues. En disant cela, tu ne veux pas sous-entendre que les « GPIstes » ont travaillé médiocrement en sélectionnant des ouvrages mauvais. Tu ne lis pas (ou plus) assez de livres de science-fiction et apparentés pour le prétendre. Toutefois, cette « long list » comprend quelques-unes de tes lectures de 2014. Or, tu les juges simplement, sur des critères objectifs, inférieures aux bouquins oubliés par les membres du GPI, bouquins dont tu souhaites parler ici. Que les jurés du GPI ne les aient pas aimés, ou qu'elles leur aient échappé, cela importe au final assez peu. Elles ne profiteront juste pas du coup de projecteur que représente le Grand Prix de l'Imaginaire.

En premier lieu, de par l'écho dans la presse qui accompagna sa sortie, tu t'es étonné de l'absence de Terminus radieux d'Antoine Volodine (Seuil), dans la catégorie des romans francophones. Certes, le livre a reçu l'année dernière le prix Médicis (de manière tout à fait justifiée) et son auteur est déjà lauréat du GPI (pour Rituel du mépris, variante Moldscher en 1987). Autant de raisons valables pour ne pas lui remettre de récompense, voir l'exclure de la deuxième sélection. Son absence de la première, par contre, s'avère étrange, comme si le jury avait laissé s'exprimer une certaine pédanterie à l'égard d'un écrivain à l'Œuvre parfois controversée. Néanmoins, par la même, ils ont écarté le dernier roman d'un auteur dont la production, même si elle est publiée depuis longtemps en blanche, se révèle largement supérieure à la moyenne du genre français. Ceci, aussi bien des points de vue de la forme que du fond. Antoine Volodine se retrouve « oublié » par les jurés du prix français de SF le plus prestigieux alors qu'il obtient enfin une reconnaissance hors des milieux littéraires spécialisés, ce qui n'arrive généralement qu'aux scribouillards qui font honte à la science-fiction. Il est plus probable que les membres du GPI n'aient pas lu le livre, qui compte 600 pages et/ou ne leur a pas été fourni en service de presse par l'éditeur, voire qu'ils ne l'aient pas aimé. En effet, Terminus radieux répond parfaitement aux canons du post-exotisme, donc exigeant et déroutant. Ses personnages, des soldats de la Deuxième Union Soviétique, errent sans but dans la taïga irradiée, pour échapper à leurs ennemis capitalistes à « têtes de chiens ». L'un d'entre eux, Elli Kronauer, se rend dans un kolkhoze tout proche pour chercher des vivres et de l'eau. Mais Terminus radieux, ainsi que s'appelle cette ferme communautaire, est dirigé d'une main de fer par Solovieï, que seconde Mémé Oudgoul. Tous deux jouissent d'une immortalité prodiguée par les radiations fuyant de la pile atomique qui alimente en énergie les installations agricoles. Le premier s'avère être un thaumaturge ombrageux et possessif vis-à-vis de ses trois filles. Il accuse volontiers ceux qui les approchent de vouloir les séduire, pour justifier leur élimination. La deuxième est une liquidatrice mythique, qu'entête l'alimentation de la centrale avec les déchets souillés par l'accident que son entretien défaillant a engendré. Kronauer va essayer d'échapper à l'influence magique de Solovieï pour fuir le kolkhoze. Pendant ce temps, ses compagnons poursuivent leur errance, affaiblis, à bout de ressources, sans bien s'expliquer pourquoi ils continuent et sans vraiment savoir s’ils sont toujours vivants ou déjà morts. Le roman dépeint donc un univers morose de dévastation nucléaire, qui rappelle celui, tout à fait réel, décrit par Svetlana Alexievitch dans La Supplication. Toutefois, Volodine écrit magnifiquement. Il envoûte et dépayse le lecteur, mais en aucun cas ne le désespère. Malgré la description de la fin d’un monde, de la fin des civilisations, malgré les odieux personnages qui sont mis en scène, on se prend à croire qu’il y a une possibilité que quoi qu’il arrive aux hommes, ils réussiront à se relever pour construire, espérons-le, un monde meilleur. Comment ne pas se montrer sensible à la prose d'Antoine Volodine, à la beauté du réalisme magique qu'il introduit dans ses récits, avec l'habileté, l'inventivité et la subtilité qu'on lui connaît ?

Tu avais remarqué un deuxième roman francophone que tu aurais imaginé pouvoir intégrer la « long list » du GPI 2015. 029-Marie, publié par Anacharsis, méritait, selon toi, sa place dans cette première sélection. En toute honnêteté, il ne possède pas l'étoffe d'un Grand Prix de l'Imaginaire, mais un roman de SF aussi intelligent et rafraîchissant, à défaut d'innovant, disposait de qualités lui valant sans aucun doute d'être cité. Franck Manuel, qui signe là son deuxième récit romanesque (après Le Facteur Phi, chez le même éditeur), démontre une belle aisance dans la narration et le développement de thématiques complexes. Le pitch de 029-Marie s'avère certes potache, puisqu'il met en scène une femme participant à un programme clandestin de télé-réalité et poursuivant un safari sexuel intergalactique. 029-Marie, l'héroïne, va voyager de planètes en planètes pour avoir des relations intimes avec des extraterrestres aussi divers que variés, de la créature-végétal à l’être de magma, en passant par le monstre insectoïde ou sous-marin. Malgré ce synopsis bas du front, le roman dévoile rapidement une réflexion sur des thématiques complexes : la restriction de liberté dans une société où chacun croit profiter de possibilités totales de mouvements et d'expression, la manipulation des opinions, le jugement que porte la communauté sur les anticonformistes, le passage par l’outrance (ici, la pornographie) pour faire évoluer les pensées… 029-Marie interroge le monde d'aujourd'hui au travers d'un univers futuriste. Franck Manuel emploie la science-fiction pour mieux parler de notre présent, en poussant à l’extrême les contradictions entre nos comportements et nos désirs, en imaginant l’exagération de schémas contemporains. Il n'accomplit rien de plus que ses prédécesseurs. Mais il y avait longtemps que tu n'avais pas lu un roman de SF utilisant aussi intelligemment les possibilités du genre en matière de critique sociale. Que Franck Manuel ne s'en revendique pas (sa culture SF semble minimale) ne t'étonne nullement. Aujourd'hui, il ne faut pas attendre des auteurs français de l'Imaginaire qu'ils s'intéressent à la prospective : ils préfèrent se pencher sur l'avenir des entreprises du luxe que sur les problèmes des hommes et femmes du XXIème siècle.

Autre roman dont tu te serais félicité de l'apparition dans cette première sélection du GPI 2015, Karnaval, de Juan Francisco Ferré, a paru en début d'année 2014 chez Passage du Nord-Ouest. Cette maison indépendante, rencontrant malheureusement de grosses difficultés économiques, dispose d'un catalogue étonnant, dont le dernier livre de l'écrivain, critique et professeur de littérature espagnol particulièrement remarquable. Ferré s'inspire de l'affaire du Sofitel, survenue en 2011, pour écrire une œuvre de fiction mettant en scène un double romanesque de Dominique Strauss-Kahn. Comme son homologue dans le monde réel, DK (le Dieu K) est accusé du viol d'une femme de chambre. Le livre raconte, par la voix de cet ancien directeur du FMI, la déchéance de ce personnage dans un univers capitaliste empreint d'ésotérisme.
DK y apparaît comme un individu plutôt positif (ce que certains pourront juger contestable). Certes, c’est un obsédé sexuel, mais Juan Francisco Ferré décrit une personne extrêmement intelligente et perspicace. Le Dieu K s'avère davantage la victime des sbires de l'Empereur (une incarnation du système financier) et un instrument entre leurs mains, qu’un acteur volontaire de la machination. En fait, l'auteur donne à son personnage une âme de révolutionnaire. Il se voit, dans des rêves provoqués par les massages érotiques de son escort girl préférée, en sauveur d'une humanité acculée par les institutions capitalistes.
Le roman s'apparente donc à une satire des milieux et instances économiques et politiques. Dans ses "épîtres aux grands hommes (et femmes) du monde", DK fustige le système financier, le capitalisme, la religion, et cætera. Il prend à parti Ratzinger, Christine Lagarde, le directeur de la BCE et fournit des conseils à ces derniers et à d'autres personnalités internationales de premier plan. Cette critique s'intensifie au fil du roman, tandis que DK s'effondre un peu plus chaque jour, miné par sa réclusion, sa prise de conscience éthique et le procès qui approche. Toutefois, cette déliquescence de l’ancien haut responsable pourrait s'avérer propice à l’avènement d’une figure christique, ou carnavalesque, capable de soulever les foules contre ce système qui les broie, rapproche chaque jour l’humanité de sa fin.
Karnaval, explication complètement folle de l’affaire Sofitel, possède nombre de scènes extravagantes, voire paranormales, qui classent l'ouvrage dans le rayon Imaginaire, donc éligible au GPI. Le parcours de DK avant son « envoûtement » par « la sorcière noire » (comme après) présente un caractère initiatique. Ferré laisse entrevoir une véritable mythologie moderne, dont les divinités incarneraient non pas la Guerre, la Chasse, la Beauté, mais la Finance ou le Capital… Il raconte ce qui peut être considéré comme une sorte de conteà tendance pédagogique, à l'image des mythes antiques. Ferré fournit à notre monde contemporain un panthéon divin et démoniaque. Il donne à notre temps avide de figures héroïques (qui explique, selon toi, le succès des histoires de super-héros) l’avatar qu’il attend. Mais DK s'avère un champion typique de notre époque pourrie : égoïste, libertin, au destin de sauveur de l'humanité contrarié et dont l’accomplissement n'est pas une certitude, loin de là.
Tu entends déjà certains avancer que ce roman s'apparente à une grosse blague de 600 pages. Oui et non. Au milieu du livre se trouve un interlude constitué de la retranscription d'un documentaire de HBO/Arte. Des penseurs contemporains (philosophes, écrivains, artistes, essayistes, féministes...) y prennent la parole. Leurs discours, qui visent à analyser l’affaire, se révèlent bien souvent hors de propos, stupides. Le vide qu’ils renferment est dissimulé sous un vernis d'érudition pleine de préjugés intellectuels, sexuels et raciaux. Ces avis et pseudo-analyses, en se contredisant, permettent à Ferré (outre la moquerie vis-à-vis des figures médiatiques) de rappeler qu’on ne saura probablement jamais quels événements ont réellement eu lieu dans la chambre d’hôtel. Toute tentative d’explication est vouée à l’erreur et au ridicule. La version fournie par l'auteur, fantasque, carnavalesque, ne s'avère pas plus bête, ni moins crédible que bien d’autres qui ont été données par des personnes plus illustres que lui.
Tu n'es pas étonné qu'un texte aussi étrange, autant qu'érudit, soit passé inaperçu des jurés du GPI, ou que ceux-ci, si seulement quelques-uns d'entre eux l'ont lu, n'aient pas jugé bon de l'intégrer à leur sélection. Tu n'en es pas moins déçu car Karnaval se classe, d'après toi, parmi les meilleurs ouvrages parus en 2014. Rien de moins.

Pour finir, il te faut absolument t’attarder sur LE livre qui aurait dû se trouver dans la « long list » du GPI 2015, ainsi que dans la « short list », et enfin lauréat du prix dans la catégorie roman étranger. Vraiment, tu ne comprends pas comment les jurés ont pu passer à côté d'un bouquin aussi puissant et intelligent. L'Alphabet de flammes (Editions du Sous-Sol), texte de pure SF, raconte, à notre époque (ou un futur très proche), l'apparition d'un Mal terrible. La parole des enfants devient toxique et aucun remède ne semble pouvoir être découvert à temps pour sauver notre société telle que nous la connaissons. Le roman possède comme personnage principal Samuel, qui, avec sa femme Claire, subit de plein fouet les effets de cette maladie du langage. Ils ont en effet une fille adolescente. Chaque fois qu’elle ouvre la bouche, ils se sentent mal, perdent leur souffle, et plus aucun échange ne s'avère possible avec celle qu'ils vont devoir, comme d'autres parents, abandonner pour se réfugier dans un endroit sûr pour les adultes.
On pourrait imaginer que le roman aborde seulement, en rendant réelles, par la  fiction, les blessures affectives que ressentent un père ou une mère au cours de l'éducation d'un enfant. Clairement, L’Alphabet de flammes interroge la notion de paternité (et dans une moindre mesure, de maternité), d’amour parental. Il le fait avec beaucoup de subtilité, une certaine beauté, et avec sensibilité. Mais Ben Marcus va plus loin, la toxicité du langage ne touchant certes que les adultes mais les jeunes ne s’en avérant pas les seules sources. Il nous invite donc à une véritable réflexion sur la communication (verbale, écrite, voire gestuelle). Il place au cœur de son récit un juif sylvestre, c’est-à-dire un juif qui dispose d’un lieu secret de prière (pour Samuel et sa femme, une cabane dans les bois) où, grâce à un équipement particulier, il peut écouter les sermons d’un rabbin à la localisation inconnue. Ainsi, dans L'Alphabet de flammes, la parole se révèle à la fois un élément majeur dans la transmission des valeurs et des connaissances, un élément mystérieux et un danger. La thématique religieuse vient également imprégner, petit à petit, le roman. Les hommes et femmes s'interrogent : le langage a-t-il été trop utilisé à mauvais escient ? S'agit-il d'une punition divine ? Ce thème est abordé avec rudesse car le personnage de Samuel va voir ses croyances chamboulées par un scientifique, LeBov, persuadé que les secrets des juifs sylvestres renferment la réponse à l'apocalypse que vit la planète. Ben Marcus s'adresse sans doute à tous ceux qui pratiquent une religion lorsqu'il place Samuel, par l'intermédiaire de LeBov, face à une compréhension parcellaire, peut-être même erronée du culte, des rituels auxquels il prend part. L'auteur attaque la naïveté du croyant, les illusions auxquelles le dogme veut faire croire, à leur non remise en cause par le respect des traditions.
L'Alphabet de flammes s'avère donc un récit plus dense et érudit qu'il ne laisse présager. De plus, il est porté par une écriture impeccable, au très fort pouvoir d'évocation, qui permet de ressentir la déliquescence ambiante, la lente destruction des liens sociaux qui amène un certain désespoir et une forme de mélancolie chez les personnages (en particulier Samuel). Passionnant, de grande qualité, le roman de Ben Marcus se révèle indispensable, un immanquable de l'année 2014.

Terminus radieux, Antoine Volodine (2014), Seuil, Fiction & Cie, août 2014, 624 pages, 22€
 
029-Marie, Franck Manuel (2014), Anacharsis, octobre 2014, 192 pages, 18€
 
Karnaval, Juan Francisco Ferré (Karnaval, 2012), traduit de l'espagnol par Inés Introcaso et Brigitte Jensen, Passage du Nord-Ouest, février 2014, 640 pages, 24€
 
L'Alphabet de flammes, Ben Marcus (The Flame Alphabet, 2012), traduit de l'anglais par Thierry Decottignies, Editions du Sous-sol, Feuilleton Fiction, février 2014, 352 pages, 22€
 
Note : Les livres présentés ici ont fait l'objet de chroniques dans l'émission Salle 101 de Radio Fréquence Paris Plurielle, dont sont inspirés les avis donnés ici.