Seul, Léo Henry s'avère signer des récits qui invoquent bien souvent les grands noms de la littérature et s'en inspirent, non sans transpirer d'un talent indéniable (Rouge gueule de bois, La Volte, 2011 ; Le Diable est au piano, La Volte, 2013), faisant s'impatienter le lecteur exigeant d'une œuvre purement « henryenne » d'une valeur digne des attentes que suscite l'aisance apparente de cet écrivain chevronné. Après la sortie du Casse du continuum (Gallimard, 2013), il semble plus que tant pour Léo Henry de passer « des petits livres stupides » à quelque chose de plus mémorable.

En réalité, Léo Henry écrit depuis 5 ans « le gros livre sérieux » que tu attends. Par ailleurs, il s'apprête à en achever l'écriture grâce au financement, par la région Île-de-France, de sa résidence d'auteur à la librairie Charybde. En échange de quelques sous, l'écrivain doit intervenir à plusieurs reprises dans le cadre de rencontres traitant du processus de création de l’œuvre en cours, de la pratique artistique et d'autres thématiques liées. Ces échanges avec le public, au nombre de six, se déroulent à l'officine sise 129 rue de Charenton, dans le 12e arrondissement de Paris, depuis le 16 janvier et jusqu'au 27 mars. Léo Henry y évoque l'écriture de son roman sur Hildegarde de Bingen, bénédictine visionnaire, femme de lettres et compositrice du XIIe siècle. Ce livre fait envie et il y a de fortes chances pour que tu en parles ici quand il sera terminé et aura trouvé un éditeur. Pour en savoir plus, on peut se rendre sur le site de la librairie Charybde et consulter les enregistrements réalisés au cours des rencontres.

Ainsi, Léo Henry explique, dans sa première intervention, pas toujours de manière linéaire, des choses très intéressantes sur la profession d'auteur. Il livre des réflexions dont on peut débattre, car dotées d'une certaine pertinence mais à priori à contre-courant de l'opinion générale, et que tu espères avoir comprises et ne pas avoir trop déformées en les retranscrivant dans les paragraphes suivants. Il affirme, en préambule, que la littérature est politique. Ce que déclare l'auteur en résidence apparaît clairement comme sensible et se questionner à ce sujet amène à des interrogations qui dépassent le simple champ culturel.
Le raisonnement que conduit Léo Henry possède comme point de départ la manière dont est définie, selon lui, la littérature dans notre société, à savoir « un mode de production industriel [d'ouvrages littéraires] ». Cette définition « est conditionné[e] par un contexte économique et culturel et […] est très limité[e] dans le temps. [Elle] apparaît […] avec l'invention du droit d'auteur à la fin du XVIIIe siècle ». Pour Léo Henry, cette caractérisation étroite d'un travail d'écriture comme littéraire ou non s'accompagne de l'invention d'un personnage archétypal de l'homme de lettres. Notre auteur en résidence avance qu'il y a, dans l'imaginaire collectif, une distinction entre l'écrivain et le travailleur. Le premier est un « personnage fictif ». On ne l'imagine pas comme travaillant. Il apparaît en effet soit comme « aristocrate », soit comme « marginal » dans ses représentations populaires. « [Cette] invention de l'écrivain permet de dissimuler le labeur d'écriture. En fait, le travail d'écriture est totalement masqué sous cette apparence de personnage qui n'appartient pas à la société, qui ne produit pas quelque chose au sein de cet univers et qui travaille pour une espèce de chose abstraite et qui est totalement détachée du monde matériel ».
Léo Henry met en opposition cette définition acceptée, même inconsciemment, et sa propre définition de la littérature. Il explique ainsi que « la fonction de la littérature […] dans la société est d'explorer les possibles qu'offrent les langages ». Ce qui ne choque pas. Mais il lance ensuite un pavé dans la mare : « il n'est pas nécessaire d'avoir des écrivains pour avoir de la littérature ». Pourquoi ? Pour lui, « ce qui fait la littérature est beaucoup moins du côté du présumé auteur que du côté du lecteur. C'est au moment où l’œuvre est reçue […] que la littérature se produit ». Et d'ajouter que « c'est la société qui produit la littérature, bien plus sûrement que l'écrivain ». Il existe dès lors, pour Léo Henry, un déphasage entre ce que représente la littérature et comment on rémunère sa production. « J'ai un problème [fondamental] avec le droit d'auteur en tant que rémunération de l'écrivain qui repose sur tout un système qui est extrêmement conditionné à un lieu culturel et à une façon dont les industries fonctionnent, mais aussi avec le droit moral, c'est-à-dire l'idée que l'auteur est propriétaire de ce qu'il crée puisqu'il crée en réalité à partir d'outils communs ». Allant au bout de son raisonnement, Léo Henry ajoute même que « l'écrivain n'a pas d'utilité sociale » et « [qu']on peut se dispenser de le rémunérer ».

Tu ne sais pas si tu adhères tout à fait aux conclusions de Léo Henry, même si tu trouves une certaine justesse à certains points.
D'abord, l'idée que la littérature ne serait pas tant une création de l'écrivain que du lecteur. Au premier abord, cette conception ne t'a pas convaincu. Toutefois, après ta lecture récente d'un livre dont tu tairas le titre, tu te demandes si Léo Henry n'a pas raison. En effet, rien ne s'avère plus ennuyeux qu'un auteur qui écrit pour lui-même des textes sur sa propre personne, expérience et histoire. Mais objectivement, il s'avère compliqué d'utiliser la définition de Léo Henry, relativement sujette à interprétation. En effet, chacun classera arbitrairement, par ce moyen, des ouvrages dans la case littérature ou non.
Il peut se révéler moins houleux de discuter d'un autre sujet abordé par Léo Henry, à savoir la rémunération des hommes et femmes de lettres (quoique nombre de personnes trouveront sans doute stupide ce que tu écris dans la suite de cet article). À ce sujet, il évoque sans distinctement la nommer, la chaîne du livre (il le fait plus clairement dans son intervention du 13 février). Or, un constat peut être réalisé quant à cette dernière. Elle ne permet pas aujourd'hui de faire vivre la plupart des écrivains et entrave le développement d'une littérature alternative et culturellement intéressante. Par la même, elle rend compliqué pour les artistes d'être reconnus, financés et donc de gagner leur vie grâce à leur travail. Les aides à la Culture s'avèrent toutefois importantes (de l'ordre de 20 milliards d'euros par an) et profitables (à hauteur de 60 milliards d'euros, soit un peu plus de 3% du PIB selon certaines études, ce qui représente 7 fois la part de l'industrie automobile). De manière plus générale, nous nous confrontons en France à un problème de rémunération de certaines professions qui va, immanquablement, s'étendre. Tu t'expliques.
À longue échéance (quoiqu'elle puisse se révéler plus brève qu'on ne le croit ; mettons une cinquantaine d'années), tu imagines sans mal l'avènement de robots si performants, au service d'intelligences artificielles tellement autonomes que l'humain, du moins une majorité de la population, deviendra quasi inutile (en terme de force de travail). On commence déjà à faire appel à des IA dans les conseils d'administration. Demain, ces dernières pourront probablement gérer n'importe quelle usine, puis n'importe quelle entreprise, et enfin sans doute la société tout entière, sans que nous ayons à nous soucier des détails. Nous nous rapprochons là d'une vision prospective fournie par Robert Charles Wilson dans sa nouvelle Le Théâtre cartésien (in Mysterium, Denoël 2008). Mais nous en sommes encore loin, car certains envisagent un avenir bien plus sombre suite à l'avènement de telles machines. Tu ne crois pas, contrairement à Stephen Hawking, Bill Gates et Elon Musk, que nous devons avoir peur des développements technologiques liés aux IA. Tu ne crains pas que les intelligences électroniques détruisent l'Humanité, pour autant qu'on traite avec circonspection et perspicacité la question de leur éducation/programmation et de la fonction qu'elles occuperont. Tu penses que ces entités peuvent sauver les hommes. Mais ces derniers devront s'adapter à cet avènement de l'inutilité de nombreux métiers, spécialisés ou non (le technicien de surface deviendra aussi obsolète que le chef d'entreprise). Selon cette hypothèse, seules subsisteraient sans doute des professions faisant appel à ce qui distinguera (peut-être encore) l'humain de la machine : la créativité. La disparition (presque totale) de la notion de travail obligera à envisager sérieusement l'idée d'une rémunération universelle, dont certains militent pour la mise en place dès aujourd'hui, afin que tout le monde ait accès au minimum vital. En anticipant maintenant l'augmentation massive du chômage qui surviendrait dès que les Intelligences Artificielles seraient déployées à grande échelle, nous pourrions remédier à ses effets néfastes. Encore faudrait-il que ceux qui décident les politiques économiques et sociales prennent le problème à bras-le-corps. Or, ils sont bien trop intéressés par les gains à courts termes sur leurs comptes en banque d'un immobilisme pour imaginer des réformes profondes. De plus, ils disposeront toujours des moyens, financiers et logistiques, d'échapper aux conséquences de leurs indigence, incompétence et irresponsabilité. Mais si jamais un miracle survenait, que la notion de travail se trouvait désacralisée autrement que par la force des choses et, par la même, que l'argent arrêtait de représenter une jauge de valeur sociale, les préoccupations de Léo Henry en matière de rémunération des auteurs deviendraient obsolètes.

© Patrick Imbert