Tu dois remercier Jules Abdaloff de t'avoir fait découvrir cet artiste au style atypique et de t'avoir appris la nouvelle de la sortie de cette troisième bande dessinée. Outre sa passion pour les livres de Zulma, dont Jules ne cesse de vanter les qualités à l'antenne de Radio Fréquence Paris Plurielle, dans l'émission Salle 101, il ne tarit pas d'éloges pour Brecht Evens. La preuve : il y a chroniqué Les Amateurs, et Panthère.
Par ailleurs, et pour en finir avec cette introduction, tu dois signaler qu'il n'est pas fait mention d'une traduction pour ce troisième ouvrage. Il semble donc que son auteur, qui vit à Paris, en ait lui-même signé le texte français, envoyant par la même au chômage Vaidehi Nota et Boris Boublil, qui avaient traduit ses précédentes créations.

Après avoir entraîné ses lecteurs dans les soirées du Disco Harem, puis les avoir invités à la première biennale d'art de Beerpoele, où ils ont rencontré des personnages étonnants autant qu'attachants, Brecht Evens change quelque peu de registre. En effet, Les Noceurs mettait en scène une multitude de fêtards transcendés par un noctambule charismatique, Robbie, et la bande dessinée palpitait littéralement au rythme de la fête et des virées nocturnes de Gert et Lulu. Pour sa part, Les Amateurs décrivait les efforts d'un groupe d'artistes amateurs pour organiser une manifestation artistique anecdotique, avec l'aide d'un créateur confirmé, ayant piètre opinion de leurs supposés talents. Tous les ouvrages de Brecht Evens se révèlent intimistes, en dépit de l'apparence des décors et des personnages présentés. Sa première BD cherchait en effet à capter les secrets de Robbie, à décrypter l'origine de son charisme et ses effets sur les foules déchaînées du Disco Harem. Son second livre dévoilait au lecteur la part sombre d'un artiste installé, profitant tantôt outrageusement, tantôt négligemment de ses pairs moins aguerris, mais non moins sensibles (si ce n'est plus, car encore naïfs et non désabusés, brefs, passionnés), exploitant la force de sa renommée pour se donner du bon temps. Pareil avec sa troisième création, comme le laissent présager son cadre plus intime et son nombre bien plus restreint de protagonistes.
L'histoire débute avec la mort de Pachtouli, le petit chat de Christine, une fillette à l'âge indéterminé, élevé par un père célibataire après, on le soupçonne (sans certitude), le décès de sa compagne. Le soir même, l'enfant reçoit la visite de Panthère, grand félin qui se présente comme le Prince héritier de Panthésia, un monde au-delà du tiroir de la commode d'où il a émergé. La bête surnaturelle semble être venue pour réconforter Christine, mais rapidement, l’ambivalence du personnage se fait jour, et ses mensonges transparaissent. Tout bascule quand Bonzo, l'ours en peluche de la fillette, tente de la prévenir du danger que représente la créature féline, et que celle-ci le dévore…
Il ne s'avère pas nécessaire d'en raconter davantage pour faire comprendre au lecteur que Panthère se révèle une bande dessinée ambiguë, qui possède toutes les apparences d'un conte pour enfants, mais s'adresse en réalité aux adultes. Tu affirmais précédemment que tous les récits de Brecht Evens sont intimistes. Ils sont aussi tous empreints de tristesse ou de mélancolie. Tu ne saurais dire s'ils se terminent bien. Ils représentent des épisodes dans les existences des personnages qui y sont mis en scène. Ils se finissent, comme toutes les étapes de la vie, avec plus ou moins de bonheur et de malheur. Puis celle-ci continue, enrichie ou enlaidie d'une expérience qui laisse ses marques, profondes. Panthère n'échappe pas à ce schéma brechtien. Christine souffre beaucoup au cours de cette aventure, à l'image de nombreux autres gamins influencés par des personnes mal intentionnées, s'amusant, au mieux, simplement de leur naïveté ou désirant, au pire, en abuser. La troisième bande dessinée d'Evens apparaît ainsi comme une allégorie, faisant froid dans le dos, des dangers qui menacent les enfants au sein de cette humanité qui n'a pas encore réussi à se défaire d'une bonne part de sa perversité viscérale.

En termes de schéma brechtien, pour reprendre ta propre expression, on retrouve également dans Panthère ce qui différencie totalement les œuvres de Brecht de celles de ses confrères : un coup de crayon et de pinceau original, coloré et vivant, débarrassé en partie des règles de la BD. Brecht Evens rechigne à enfermer ses personnages et ses décors dans des cases, et davantage à leur imposer des contours au trait noir. Il réduit autant que possible l'ellipse qui caractérise ce média pour plonger le lecteur au cœur des rencontres entre la créature sortie du tiroir et Christine. Le dessinateur belge joue à merveille, dans sa dernière création, du style fluide et fluctuant de ses dessins, pour donner au félin une physionomie changeante au fil de ses discours, dévoilant par la même son caractère versatile et trompeur. Brecht Evens s'élève au rang des génies de la BD, qui a signé jusqu'à maintenant un sans-faute avec des œuvres magnifiques, inédites, surprenantes et sans correspondances dans le reste du monde du 9ème Art. Ses ouvrages se révèlent tout à la fois sensibles, intelligents et sources d'émotions pour le lecteur. Ce sont des bijoux que devraient renfermer toutes les bibliothèques de bandes dessinées.

Panthère, Brecht Evens (2014), Actes Sud, BD, novembre 2014, 126 pages, 23€