En réalité, il existe une explication, partielle, à ce manquement. Tu connais en effet très bien les éditeurs de Dystopia et on pourrait même aller jusqu'à affirmer qu'ils comptent parmi tes amis. De ce fait, tu as toujours eu des réticences à leur faire de la publicité. Malgré tout, la déontologie ne t'étouffe pas totalement, loin s'en faut, puisque tu te trouves dans une situation similaire vis-à-vis des éditions Asphalte, dont tu as promu pas moins de cinq livres. Te révélant un chroniqueur peu vertueux sur cet espace, rien ne s'oppose à ce que tu abuses de nouveau et sans scrupule de ta liberté pour évoquer un bouquin qui vaut le coup, même s'il a été produit par tes proches.
Les Chambres inquiètes n'est pas le premier livre de Lisa Tuttle que tu as lu. En effet, tu l'avais rencontrée auparavant et pour la première fois par l'intermédiaire de Ainsi naissent les fantômes, paru en 2011 déjà chez Dystopia, et qui rassemblait des textes choisis et traduits par Mélanie Fazi. Suite à cette enthousiasmante découverte, tu avais pioché dans le fond de la librairie Scylla et parcouru Le Nid et Sur les ailes du cauchemar, édités par Denoël dans la collection Présence du Fantastique, respectivement en 1990 et 1995. Les « Dystopiens » ont fait appel à une spécialiste de l'auteure américaine, et également sa traductrice principale (et celle des deux anciennes compilations citées ci-dessus), Nathalie Serval, pour sélectionner les histoires incluses dans ce présent recueil.

Techniquement, la lecture des Chambres inquiètes était une quasi-relecture. En effet, dix des quatorze nouvelles qui le composent se trouvaient au sommaire du Nid ou de Sur les ailes du cauchemar. Pourtant, tu dois avouer que tu ne te souvenais que de peu de ces textes, que tu ne vas pas détailler dans cet article, évitant ainsi de trop dévoiler leurs secrets à leurs futurs lecteurs. Toutefois, en débutant la lecture de certains, des souvenirs sont revenus à la surface. Après coup, tu te demandes bien comment tu as pu oublier certaines histoires, tant elles se basent sur des idées frappantes et tant leurs mises en scène sont réalisées avec talent.
Cela dit, tu avais vaguement gardé en mémoire les ressorts d'Un nid d'insectes : on y voit une jeune femme rejoindre sa tante dans sa maison isolée, découvrir une vieillarde à la place de la dame pleine d'énergie qu'elle connaissait et se retrouver piégée par l'étrange, et étranger, amant de cette dernière ; les visions de Ceridwen (une silhouette féminine voilée, accompagnée d'un cochon et d'un oiseau, tous les trois blancs) qui assaillent Sara dans L'Autre mère ne t'avaient pas totalement quitté, mais tu as été aussi surpris par la conclusion de la nouvelle que si tu l'avais lue pour la première fois ; tu te rappelais parfaitement, par contre, de la grande et inquiétante créature ressemblant à un corbeau, dans Le Nid, assez bien des découvertes étonnantes de Fay après chacune de ses déconvenues sentimentales dans En pièces détachées, ainsi que de la relation troublante femmes/reptiles dans Lézard du désir. Toutefois, souffrant de la fâcheuse tendance à oublier les fins des livres, tu as eu énormément de plaisir à redécouvrir leurs dénouements.
Sans doute un psychiatre serait-il en mesure de tracer ton profil psychologique à partir de ces souvenirs épars des nouvelles de Lisa Tuttle. Peut-être cachent-ils des peurs, des perversions, des obsessions, qui se tapissent au fond de toi… Il te semble surtout que les textes qui te sont restés en mémoire, même à l'état vaporeux, s'avèrent simplement et logiquement ceux aux scènes les plus choquantes, aux idées les plus déroutantes. Lisa Tuttle, clairement, privilégie le thème de la femme, ses désirs, ses déceptions, ses combats. Mais qui dit sujet féminin ne dit pas douceur, et elle ne ménage donc pas ses personnages, bien au contraire. Ceux-ci, majoritairement féminins (seules trois nouvelles possèdent, ici, un protagoniste principal masculin), affrontent leurs peurs (des autres, de déplaire, de rater sa vie de couple ou sa vie tout court...) et des dangers (les manipulateurs, les pervers, les dominateurs, et cætera, qu'ils soient de nature réelle ou surnaturelle, et par la même souvent allégoriques...) qui échappent à la barrière des sexes. La Plaie, mettant en scène un homme qui subit une transformation sexuelle, prouve que si l'auteure américaine parle principalement des femmes, elle s'adresse aussi aux membres de l'autre communauté humaine. On peut donc tous, filles comme garçons, se retrouver dans certains personnages ou certaines situations. Tout part en général d'un contexte de faiblesse, généralement sentimentale, chez « le héros » ou « l'héroïne » tuttlienne. Puis survient un événement de nature fantastique (seule la nouvelle Propriété commune, dans laquelle un couple en instance de divorce se montre prêt à euthanasier son chien pour ne pas devoir le partager, n'appartient pas au genre de l'Imaginaire). Le personnage se retrouve alors pris au piège, sans possibilité de s'en sortir, ou presque. Les nouvelles de Lisa Tuttle font parfois froid dans le dos, et s'avèrent ainsi souvent peu porteuses d'espoir. Comme le fait remarquer Nathalie Serval dans sa préface, il n'y a que Sans regret qui laisse entrevoir un avenir empli de bonheur pour son héroïne (même s'il repose sur une illusion). Il ne faut donc pas s'attendre, en ouvrant ce deuxième recueil dystopien des histoires de Lisa Tuttle, à voir son moral remonter en flèche. Il s'agit plutôt de se livrer à l'inconnu, d'avoir peur pour des personnages authentiques et d'espérer que notre monde ne recèle pas les choses cachées dans les chambres inquiétantes que décrit l'auteur.

Les Chambres inquiètes, Lisa Tuttle (2014), traduit de l'anglais par Nathalie Serval, Dystopia Workshop, avril 2014, 368 pages, 15€