Monsieur Toussaint Louverture n’apparaît pas comme un éditeur qui se contente de l'anodin. Un rapide coup d’œil à son catalogue, allant de l'épopée médiévale (Livre du Chevalier Zifar, 2009) au récit post-apocalyptique (Enig Marcheur de Russell Hoban, 2012), en passant par des pièces majeures des lettres modernes américaines (Le Dernier stade de la soif et À l’épreuve de la faim de Frederick Exley, 2011 et 2013, ou Karoo de Steve Tesich, 2012) permet de s’en rendre compte. Tu n’es plus surpris par le caractère surprenant des bouquins produits par la maison arlésienne, ce qui ne t'empêche pas d’être bluffé par les textes eux-mêmes. Vilnius poker n’échappe pas à ce schéma d'ouvrage extirpé des abîmes de la littérature étrangère, dont on se demande comment ou pourquoi il n’avait pas été traduit en Français plus tôt (en réalité, tu n’ignores pas que les mastodontes de l'édition ne prennent presque plus de risques à publier des livres difficiles et laissent les structures indépendantes se mettre en péril avec des projets ambitieux). Ainsi, le premier roman de Ričardas Gavelis fit scandale à sa sortie. Ceci permit à son auteur de se faire connaître (dans son pays) et lança véritablement sa carrière d’homme de lettres, pendant laquelle il vit publiés cinq autres œuvres romanesques, deux recueils de nouvelles et trois pièces de théâtre. En parcourant Vilnius poker, on ne s’étonne pas que le livre ait pu défrayer la chronique d’une société fragilisée, traumatisée par presque cinquante ans d’occupation soviétique et dont l’identité nationale se réveillait tout juste à l’approche de l’indépendance. Car Gavelis, as-tu appris en lisant les extraits de la thèse de Jūratė Čerškutė fournis sur le site de l’éditeur, était un écrivain « polémique et provocateur ». Il osa – et sut – exprimer, comme aucun de ses confrères avant lui, les malheurs de la Lituanie pendant la domination russe. Il titilla de sa plume les blessures de ses compatriotes, les lâches « homo lithuanicus », modelés facilement pour en faire de serviles « homo sovieticus ». Enfin, il transcrivit sur papier la décrépitude de la capitale avec une justesse et une force jusqu'alors inégalées. À ces aspects provocants se rajoutait, dans les pages de Vilnius poker, un érotisme qui a pu choquer la Lituanie des années 1980, bien que le lecteur de 2015 n’y trouve pas particulièrement matière à s’offusquer.

Avant de poursuivre ton analyse, il serait judicieux que tu décrives la trame narrative de Vilnius poker.
Le récit est divisé en quatre chapitres offrant différents points de vue sur l’histoire racontée. Cette construction atypique a participé à la diversité des avis sur le livre au moment de sa parution originale. La littérature lituanienne traitait traditionnellement de sujets naturalistes en employant une structure formelle très classique. La composition du texte mise au point par Gavelis ne passa donc pas inaperçue. La première partie est narrée par le personnage principal du roman, Vytautas Vargalys. Cet individu, charismatique et lunatique, a reçu pour mission la mise en place un outil informatique de référencement des ouvrages de la bibliothèque de Vilnius. Il dispose, pour atteindre cet objectif, d’une équipe d’hommes et de femmes aux compétences variées, mais à qui les autorités n’ont confié, absurdement, aucun ordinateur. Le projet n’avance donc que lentement et laisse du temps à Vargalys pour effectuer ses recherches sur Eux, découvrir Leur nature exacte et Leurs desseins. Ces créatures semblent diriger la ville, le pays, le monde peut-être, mais personne ne sait rien d'Elles car Elles se dissimulent et agissent par l’intermédiaire des gens qu’Elles « kanuk'ent », les transformant en esclaves inconscients de leur sort. Toute la première partie de Vilnius poker, qui couvre une grosse moitié du livre, permet de faire connaissance avec ce Vargalys, homme descendant d’une longue lignée d’individus excentriques ; un être hanté par ses souvenirs d’emprisonnement au goulag et assailli par une crainte intense, paranoïaque, ainsi qu’une curiosité extrême vis-à-vis de la menace conspirationniste qu’Ils représentent. À ce premier chapitre suivent les trois autres, qui offrent plus de détails pour tenter (seulement tenter) de comprendre à la fois ce personnage, la ville de Vilnius et les événements dramatiques, dont tu ne dévoileras rien, qui se déroulent à l’issue de cette première partie et concluent une errance extraordinaire dans les méandres de la cité et de son histoire. Ainsi, après avoir laissé parler Vytautas Vargalis, Ričardas Gavelis donne la parole à Martynas Poška, auteur d'une thèse remettant en cause les principes de l'éducation soviétique, très mal reçue et qui lui valut une mise au placard. Puis s'exprime Stéfania Monkevič, une « fille du pays », c’est-à-dire originaire de la campagne, elle aussi collaboratrice de Vargalys. Enfin, Gavelis fait monologuer Gédiminas Riauba, un ancien ami de Vytautas, un touche-à-tout génial, à la fois extravagant et charismatique, décédé, et qui, à présent réincarné en chien, déambule dans les rues de la capitale lituanienne en portant sur le monde qui l’entoure un regard d’une perspicacité fataliste empreinte de philosophie et de mélancolie.
Le roman se déroule donc sous une forme parfaitement étudiée pour répondre aux objectifs de l’auteur. Dans sa thèse, Jūratė Čerškutė parle d’une construction « selon une méthode de recherche scientifique », dont « tous [l]es romans [de Gavalis] témoignent » : « Il décrit le milieu dans lequel évolue son personnage (son spécimen), différentes conditions extérieures qui viennent interférer et obligent le spécimen à évoluer, à changer ; les stratégies que le personnage peut mettre en œuvre pour survivre ou résister et cætera ». En effet, dans Vilnius poker, les chapitres proposent, l’un après l’autre, des témoignages qui offrent de plus en plus de recul vis-à-vis des événements dont tu ne veux rien évoquer et du « spécimen » Vargalis. Leurs recoupements donnent au lecteur plus de matière pour comprendre ce qu’il s’est réellement passé. Toutefois, ces témoins ne s'avèrent pas plus objectifs que ne l’est Vytautas. On les jugera simplement moins enclins à la folie. Ils ne fournissent pas de réponses à toutes les questions qu'on se pose, et interprètent différemment ce qu’ils ont vu, entendu, vécu. La comparaison avec une analyse scientifique s’arrête donc à la structure du livre et à la rigueur que démontre Ričardas Gavelis dans la construction de son récit, de ses personnages et de ses décors.
Si la rigueur caractérise le travail de l’auteur lituanien, son roman ne se révèle pas pour autant dénué d’une sorte de réalisme magique qui transpire des descriptions de Vilnius. Si tes précédents propos pouvaient laisser penser que Ričardas Gavelis porte sur la ville un regard acerbe, l'écrivain exprime au contraire un amour inconsidéré pour la cité dans laquelle il naquit, dont il fut éloigné pendant son enfance et où il retourna vivre dès le début de ses études supérieures. Le roman traite en effet de la grandeur historique de la capitale lituanienne et la présente comme à la fois belle et mystérieuse. Aux yeux de Vargalys, Vilnius apparaît même comme un véritable organisme. Par cela, et comme l'agglomération semble plongée dans une ambiance de déliquescence sociale, la Vilnius de Gavelis t’a rappelé la Bucarest de la trilogie Orbitor de Mircea Cărtărescu. Il est vrai que tu rapproches, assez naïvement, ces deux auteurs par leur appartenance à des nations de l’Europe de l’Est. Toutefois, leur attachement à leurs villes et le traitement de la thématique de la fin de la domination soviétique sur les peuples respectivement lituaniens et roumains les réunissent également. D'autre part, tu as trouvé d’autres similitudes, dans la première partie de Vilnius poker, entre les œuvres des deux écrivains, de par l’atmosphère pesante transpercée d’envolées fantasmagoriques, l’imbrication de descriptions d'événements présents et passés, ainsi que l’impression de fuite en avant, de progression incontrôlée du personnage principal vers un destin qu’il ne maîtrise pas ou pas autant qu’il le croit. Cette comparaison s’arrête avec le premier chapitre, malheureusement (car tu admires Cărtărescu) et heureusement (puisque Gavelis propose ainsi d’autres choses passionnantes). Comme tu l’évoquais dans le paragraphe précédent, la suite du roman modifie les perspectives offertes au lecteur et l’ambiance du récit. On émerge de l’opacité du discours conspirationniste de Vargalys pour être éclairé, d’abord, de manière froide mais méthodique par Poška. Puis viennent les témoignages plus chaleureux et humains, mais non pour autant tragiques de Stéfania et de Gédiminas.
Tu dois avouer avoir éprouvé, dans un premier temps, une certaine déception en découvrant que l’intégralité du livre n’était pas de la même teneur fantastique que la première partie. Tu as refermé le bouquin avec un sentiment mitigé. Mais il a finalement disparu, le léger désappointement passé, car Vilnius poker s'avère sans conteste un très bon roman. D’une rare ambition littéraire, à la fois intéressant et original, il dispose d’au moins une des qualités que tu reconnais aux chefs-d’œuvres : l’impérissabilité. Écrite dans les années 1980, l’histoire racontée, qui se déroule dans les années 1970, donne l'impression d’avoir été couchée sur le papier dans les années 2010. Toutefois, le premier roman de Ričardas Gavelis ne se livre pas facilement. Il demande beaucoup au lecteur, tant du point de vue du fond, complexe, foisonnant et déroutant, que de la forme, avec cette écriture maîtrisée et érudite qui exige concentration et ténacité. Vilnius poker est un texte qui se mérite. En récompense, tu aimerais bien avoir la chance de lire les autres livres de Gavelis, ce qui nécessite malheureusement d’improbables traductions en français.

Vilnius poker, Ričardas Gavelis (Vilniaus pokeris, 1989), traduit du lituanien par Margarita Leborgne, Monsieur Toussaint Louverture, février 2015, 544 pages, 24€