Prenons par exemple Le Livre du chevalier Zifar. Paru en 2009, cet imposant ouvrage relié à la française arbore une couverture magnifique, cartonnée, rehaussée de dorures apposées sur une toile qui imite un cuir usé même s'il s'agit en fait d'une matière synthétique, évidemment. Je ne pensais pas qu'il existait encore des éditeurs assez fous (le terme le plus adapté est sans doute plutôt passionnés) pour publier des volumes comme celui-ci. Certes, son prix est presque prohibitif, mais l'amateur de beaux objets littéraires ne craindra pas de verser les 28 euros nécessaires à son acquisition. De plus, au-delà de son aspect extérieur flattant la rétine, il faut prendre en compte son contenu. Notamment les sublimes illustrations intérieures signées Zeina Abirached. Cette dernière, dessinatrice libanaise, a publié trois albums de bandes dessinées aux éditions Cambourakis. Elle offre ici au lecteur des représentations de scènes clefs du récit. Avec un style rappelant, par l'absence de respect des perspectives et des échelles, l'art pictural moyenâgeux, les dessins en noir et blanc qui parsèment Le Livre du chevalier Zifar accompagnent merveilleusement le texte.
Lui aussi, évidemment, est digne de tout notre attention.

Le « Zifar » est composé, en premier lieu, du Livre du chevalier de Dieu, manuscrit du début du XIVème siècle. Il s'agit, d'ailleurs, d'un des premiers ouvrages d'aventures médiévales castillansconnu.
Il est suivi par une étude extrêmement érudite signée Juan Manuel Cacho Blecua, un spécialiste de la littérature du Moyen-Âge. Ce dernier éclaire la lanterne du lecteur peu habitué à des textes aussi anciens. Il décrypte ainsi en partie le livre, tant du point de vue de ses origines que du récit qu'il nous propose. Cacho Blecua met surtout en relief, par des explications qui ne s'embarrassent que peu de toute vulgarisation technique, l'importance du présent manuscrit dans la bibliographie médiévale.
Le tout est traduit par Jean-Marie Barberà, un historien et linguiste qui n'est pas à son premier coup d'essai en matière de transcription d’œuvre de cette époque, puisqu'on lui doit déjà celle de Tirant le blanc.
L'auteur du Livre du chevalier de Dieu, lui, est inconnu. Il raconte les exploits d'un guerrier exemplaire, que personne ne surpasse dans le maniement des armes, aux conseils avisés et serviteur fidèle de Dieu. Mais l'homme est maudit. Son cheval meurt tous les dix jours, si bien que l'équiper représente une fortune pour son seigneur. Ce dernier, mal conseillé, a décidé de ne plus faire appel à ses talents, malgré leur caractère incomparable, même lorsque la guerre vient secouer son royaume. Zifar, qui se sent déshonoré, choisit alors de partir à l'aventure pour regagner honneur et richesse. Il quitte le service de son roi et abandonne ses terres, accompagné de son épouse, Grima, et de ses deux fils, Garfin et Roboam. Au travers des nombreuses péripéties qui marquent le voyage du chevalier et de sa famille, l'auteur du Zifar fournit aux lecteurs nombre de bons conseils et de leçons lui permettant, s'ils les suivent, d'être hommes et femmes avisés et vertueux. Alors que les deuxième et troisième parties du livre sont des récits de chevalerie qui démontrent la vaillance, le courage et l'intelligence, respectivement de Zifar et Roboam, le chapitre intermédiaire de l'ouvrage, « Les leçons du roi de Menton », se présente comme un long passage à visée didactique. Les exempla s'y succèdent sans faiblir, sur des sujets variés. L'histoire du philosophe Philon illustre ainsi la vertu et la résistance à la tentation. Celle du roi Farès de Syrie montre l'importance de l'obéissance. Quant à l'exemple du royaume d'Orbin, il a pour but de nous convaincre qu'un seigneur ne doit pas trop déléguer son pouvoir de justice. Avec ces récits et bien d'autres, rapportés par le narrateur ou les personnages qui s'emboîtent, le Zifar apparaît donc en grande partie comme un manuel destiné à l'éducation des princes, ainsi que le signale J. M. Cacho Blecua. 
Le Livre du chevalier de Dieu date de plus de 500 ans et traite de chevalerie. Dieu et le diable y jouent des rôles principaux, par qui et pour qui les autres protagonistes agissent, dans le respect de Ses commandements et de Sa parole ; le Tout-Puissant intervient explicitement pour apporter fortune à Ses fidèles serviteurs ; Il leur livre, soit directement (pour Zifar et Roboam), soit par l'intermédiaire de la Vierge Marie (pour Grima), des messages d'espoir ou destinés à les guider vers le salut. Zifar apparaît comme un représentant exemplaire de la chevalerie, qui lui vaut très justement ce titre de chevalier de Dieu. Il mériterait tout à fait sa place aux côtés des Neuf Preux, notamment les trois chrétiens, Charlemagne, Arthur et Godefroy, d'autant plus que lui aussi deviendra, par la grâce de Dieu, un roi. Son fils Roboam, suivant son exemple, se hissera grâce à sa bravoure, son esprit affûté et son dévouement religieux, à la tête d'un empire. Ces références continuelles au Saint Père, mais également le style utilisé par l'auteur font sentir l'âge de l’œuvre. Avec ses répétitions dans les thèmes et les propos, avec ses phrases longues et surchargées d'adjectifs, l'écriture pourrait presque être qualifiée d'archaïque. Toutefois, cette prose démodée, qui ne facilite pas la lecture de l'ouvrage, ne retire rien au fort à-propos de certaines leçons. On se rend compte que souvent, les conseils de l'auteur tiennent du bon sens. « Ce que l'on trouve rarement ou peu souvent a plus de prix, sauf lorsqu'il s'agit du savoir, qui est d'autant plus estimé qu'il est vaste, et plus on en a, plus il a de valeur » nous dit-on, fort justement à propos du savoir. Lorsque l'auteur aborde le comportement attendu d'un roi, il indique que « la langue du roi doit être circonspecte et attentive à ce qu'elle a à dire » et que « du mensonge naît la discorde, de la discorde le dépit, du dépit l'injure, de l'injure la haine, de la haine l'aversion, de l'aversion la guerre, de la guerre le ressentiment, et du ressentiment la cruauté ». Certains membres de la classe politique contemporaine feraient bien d'en prendre de la graine et réfléchir avant de s'exprimer...

Le Livre du chevalier Dieu est donc un livre étonnant, qui mérite sa place à côté d'autres ouvrages de la même époque ou plus anciens comme Tristan et Yseult, Le Roman de Renart ou l'histoire des Chevaliers de la Table Ronde. Y compris le Don Quichotte de Cervantès, qu'il a peut-être en partie inspiré, comme l'avance J. M. Cacho Blecua. Sa lecture, toutefois, n'apparaît pas comme des plus aisées, en raison de ce style suranné dont j'ai déjà parlé. Mais avec l'humour qui y pointe, son souffle héroïque et son intérêt historique, le récit des aventures de Zifar, Grima, Garfin et Roboam se révèle plaisant à lire. Je ne sais pas si on peut mieux décrire Le Livre du chevalier de Dieu que ne le fit l'auteur du prologue de l'édition de Séville de 1512 : « Bien que son style en soit ancien, il ne doit pas pour autant être dédaigné ; car même si certains ouvrages ont le doux goût du style des modernes, les amateurs de livres et d'histoires ne se délectent pas d'un seul genre : les uns prennent plaisir à la matière de l’œuvre, d'autres aux exemples que l'on enserre dans celle-ci, et aux traits d'esprit, d'autres enfin à son style élevé, qui ne satisfait pas tout le monde, car les esprits grossiers vilipendent de tels ouvrages ». Le Livre du chevalier Zifar se révèle donc une œuvre des plus intéressantes, qui ravit l'esprit comme les yeux. On ne peut que remercier les éditions Monsieur Toussaint Louverture d'exister et par la même de faire exister et de mettre à notre portée des livres comme celui-ci.

Livre du chevalier Zifar, Anonyme (XIVème siècle), traduit du castillan médiéval par Jean-Marie Barberà, Monsieur Toussaint Louverture, novembre 2009, 574 pages, 28€