Si tu avais acheté l'ouvrage rapidement après avoir eu vent de son existence, tu as pris ton temps pour commencer à le lire. Premièrement, parce que tu as toujours beaucoup de bouquins à éplucher et car (deuxièmement) la lecture de celui-ci (et l'écriture d'une chronique) te paraissait pouvoir attendre qu'approche l'anniversaire de l'attentat contre Charlie Hebdo. Pourquoi ? Pour le marketing, d'abord. Puisque ton blog est suivi par peut-être, pfiou…, 2 personnes, tu espères connaître la gloire avec ce papier. Plus sérieusement, tu pensais qu'avec un an passé, les choses se seraient un peu tassées et qu'il s’avérerait bon de mettre un (tout petit) peu de lumière sur ce document tendant à la subversion, avec lequel tu pressentais t'accorder et que le public « ordinaire » n'accueillerait pas facilement. Sauf que, entre-temps, il y a eu le 13 novembre, l'État d'Urgence qui court toujours et, en conséquence, moins de sérénité que prévu. Toutefois, cette situation rend la lecture de Je ne suis pas Charlie d'autant plus recommandable.

Donc, à la fin de l'année 2015, tu as parcouru la prose de Vaquette, avec l'espoir de découvrir dans la centaine de pages de ce texte un écho à ton propre ressenti, à ta propre analyse sur les événements.
Tu l'as trouvé en grande partie.
Mais avant d'en venir à cela, peut-être dois-tu préciser qu'au lendemain de l'attentat du 7 janvier, tu as fait partie de ceux qui ont arboré sur « [leur] page Facebook le logo marketing symbole d'un combat essentiel pour l'avenir du monde et qui les a bouleversifiés à un tel point que leur manque de recul leur paraît aujourd'hui parfaitement justifiable ». En effet, tu devins Charlie, à ce moment-là, comme beaucoup, mais sans doute, voire visiblement pas, pour les mêmes raisons que la plupart des autres. Pour toi, cela voulait simplement dire non au meurtre, de journalistes, ou de n'importe qui d'ailleurs (les journalistes ne se trouvent pas au-dessus des autres hommes ; peut-être même en dessous, pourrais-tu affirmer si tu te laissais influencer par le mauvais esprit de Vaquette), quelles que soient les motivations des meurtriers (et religieuses en dernier lieu, ton athéisme forcené t'incitant à le préciser). Cela voulait dire défendons la liberté d'expression, le droit au blasphème, le droit à la caricature, le droit de chacun d'exprimer son opinion (encore une fois, tout le monde n'entend malheureusement pas cette notion de la même façon, comme on le verra plus loin). Ni plus, ni moins.
Ainsi « [ton] manque de recul [te] paraît[-il] aujourd'hui justifiable ». Cela dit, tu fis, plus ou moins, comme ceux qui « ont su, moins de huit jours plus tard, sagement jeter au fin fond de la poubelle de leur culpabilité diffuse, les autocollants et les slogans qui leur rappelaient un peu trop cruellement qu'ils s'étaient fait balader pendant quelques jours dans la rue et plus encore dans leur tête ». En réalité, tu n'as pas participé à la marche du 11 janvier (si on peut appeler cela une marche vu que la grande majorité des gens n'ont pas avancé d'un pas de tout l’événement) quand tu as appris la composition de la tête du cortège. Tu n'as pas davantage été surpris par l'attitude des politiques et les récupérations par les uns et les autres, même si ton affliction s'avéra totale. Tu n'as pas non plus été étonné qu'on attribue aux frères Kouachi des motivations purement religieuses, alors que de ton point de vue, que tu résumais à l'époque avec toute la poésie qui te caractérise et à peu près de cette manière : les Kouachi n'étaient que des demeurés. La religion n'était qu'un prétexte pour exprimer leur rage à l'égard d'une société qui a mené 50 ans de politiques désastreuses de gestion des banlieues. Malheureusement, des petits cons avec des mitrailleuses, ça peut tuer des gens.

Bon, évidemment, il va falloir que tu t'expliques. En quelque sorte, que tu réalises ton autocritique, comme Tristan-Edern Vaquette s'y sent obligé dans Je ne suis pas Charlie pour qu'on ne le taxe pas de raciste, d'antisémite et autres « anti » ou « iste » à connotations haineuses.
Cette déclaration qui résume superficiellement et maladroitement ta pensée s'avère assez drôle car elle donne raison à Vaquette en presque tous points. Avec beaucoup plus de talents, sans emprunter des raccourcis comme tu le fais volontairement ci-dessus (par manque de temps et parce que cet article ne constitue pas une analyse des attentats et des motivations des terroristes), il explique grosso modo que (pour les réflexions détaillées, lisez le livre de Vaquette) le rejet par la société française des jeunes de banlieues est le véritable terreau des drames de janvier 2015, à fortiori de l'enrôlement de Français par Al-Qaida ou l'État Islamique. « On peut imaginer que le mot orphelin est largement aussi important que celui d'islam pour comprendre le parcours des deux frères ».
D'autre part, toi-même, malgré le bon sens et la capacité à réfléchir que tu juges posséder, tu éprouves, à l'image de la majorité de tes concitoyens, une certaine défiance pour les populations des cités, que déplore Vaquette, et qui s'exprime au travers de ces « demeurés » et « petits cons ». Cela dit, ces termes correspondent peu à cette méfiance viscérale (quand ton cerveau prend le dessus sur ton éducation, il ne jette pas la pierre aux banlieusards de la téci, puisqu'« ils sont le fruit de 50 ans de politiques désastreuses de gestion des banlieues »). Ils répondent davantage à l'attitude d'Amély Coulibaly, qui tente bêtement, assez mal, de se justifier lors d'une discussion avec ses otages de l'Hyper Casher, dévoilées à l'époque par RTL. Il ne convainc évidemment personne avec un argumentaire quasi-hystérique (tu entends de registre plus émotionnel qu'intellectuel) très éloignée de l'image froide du terroriste implacable.
Enfin, et pour cette raison, tu affirmes que « la religion n'est qu'un prétexte », pour Coulibaly, les Kouachi et sans doute la plupart des partisans des armées islamo-terroristes, pour exprimer une révolte face à ce clivage entre la France des banlieues et le reste du pays.  Avec plus de talent que toi, Vaquette développe justement le même type de raisonnement : « C'est une ineptie de prétendre que la fracture entre ces deux France est née de ce soutien plus ou moins profond au terrorisme de la part de gens en mal-être qui trouvent là une occasion, sans doute maladroite, de ne pas baisser la tête, alors que de toute évidence, c'est a contrario cette fracture qui a seule créée les conditions de ce soutien ».

Dans Je ne suis pas Charlie, Vaquette aborde en réalité le thème des banlieues seulement après celui de la liberté d'expression, dont la défense serait le moteur de la mobilisation symbolique des Français au lendemain des attentats. Un peu pour provoquer le lecteur, Vaquette décrit les rassemblements républicains de l'après 7 janvier non pas tellement comme une protestation contre le terrorisme ou une défense de la liberté d'expression, mais au contraire comme un « rejet d'une communauté précise et stigmatisée ». « Dit autrement et de manière plus brutale, les Français, dans leur immense majorité, ne peuvent plus supporter les bougnoules ! ».
En première approche, tu désapprouvas. Cela te paraissait un peu gros, cela ne te correspondait pas. Mais force est de constater que tu ne penses visiblement pas comme la majorité de tes concitoyens, et les explications de Vaquette sur les banlieues se révèlent convaincantes. Sans parler de nombreux autres exemples qui enrichissent son argumentation et qui justifient une de ses déclarations en début du livre : « La liberté d'expression, ça consiste à cracher sur les Arabes ». Vu sous cet angle, c'est-à-dire que les gens sont majoritairement descendus dans la rue pour râler contre ces Arabes et ces Maghrébins (dans l'esprit du Français moyen, il n'existe pas de différence), bref tous ces basanés qui détruisent leur belle société, et non pour défendre la liberté (notamment d'expression), tu comprends mieux que tes citoyens acceptent de sacrifier cette dernière pour un surcroît plus qu'hypothétique de sécurité contre le terrorisme.
Il faut dire que, comme le décrit très bien Vaquette, « il y a deux façons d'entendre la liberté d'expression. La première consiste à reconnaître à autrui le droit d'exprimer toutes les idées que l'on est en mesure de comprendre (je pense à l'humour en particulier) et avec lesquelles on est globalement d'accord. […] La seconde consiste à penser qu'un mot n'est pas un acte, que les actes ont des conséquences concrètes qu'un citoyen doit assumer et que collectivement la société peut dans certains cas contrôler, mais qu'en revanche les mots détachés d'une action trop directe […] n'ont pas de conséquences directes ». Les partisans de la première définition étant bien plus nombreux que ceux de la seconde (et pas seulement les politiciens, il suffit de voir sur les réseaux sociaux comment les gens appellent à faire interdire aux imams radicaux, ou aux partisans de l'Extrême-Droite, de s'exprimer en public), on en arrive vite à un « deux poids, deux mesures » contre lequel l'auteur de Je ne suis pas Charlie s'insurge. À raison.

Ce texte se révèle, comme il était prévu, des plus intéressants, des plus intelligents, des plus sensés et des plus salutaires qu'il t'ait été donné de lire sur les attentats du 7 janvier, leurs motivations et leurs conséquences.
Comme tu ne veux pas tomber dans la dithyrambe, tu dois toutefois ajouter que Tristan-Edern Vaquette ne s'avère pas toujours facile à suivre dans ses réflexions, en raison de sa tendance à diverger. Tu n'es pas sûr non plus que ses attaques personnelles à l'encontre d'Abd al Malik et des autres « bons Arabes », qui surviennent à un moment donné, servent, ou renforcent, son propos. Non parce que tu apprécies ces personnalités, que tu connais mal, mais car cela rabaisse le niveau du discours à celui de disputes entre peoples. Cela dit, si la forme du texte pourrait déplaire ou gêner, le fond se révèle parfaitement convaincant. Tu l'as résumé rapidement pour donner envie de le lire aux personnes qui se sentent concernés par cette affaire et qui en veulent une explication alternative. Ce faisant, tu espères ne pas avoir déformé les propos de Vaquette et tu invites évidemment tout un chacun à acquérir le dit ouvrage pour mieux comprendre ses idées et découvrir tout le cheminement de sa pensée.

En plus, le livre se compose de deux textes supplémentaires qui évoquent le milieu de l'édition (Mon éditeur est un enculé) et l'appel aux dons sur le site Internet de l'auteur (Vaquette fait la manche). Ils rappellent les difficultés de l'écrivain (ou artiste) engagé qui ne renonce pas à ses idées par opportunisme économique à se faire éditer et, plus largement, à gagner sa vie de son travail littéraire (et/ou artistique). Vaquette n'y mâche pas ses mots, et c'est très bien. Il en résulte des textes qui expriment quelques vérités acides avec une sorte d'humour grinçant et cruel qui fait plaisir à lire au milieu de toute la littérature aseptisée, et notamment de presse, qui nous est servie chaque jour.

Je ne suis pas Charlie, je suis Vaquette, Tristan-Edern Vaquette (2015), Du Poignon Productions, février 2015, 136 pages, 12€