Le narrateur de Défaite des maîtres et possesseurs s'appelle Malo Claeys. Il raconte son histoire, en débutant par l'évocation de la disparition d'Iris, dont on ne sait d'abord pas de qui il s'agit (sa femme ? Sa fille ?), évènement qui va faire basculer sa vie. Car la jeune personne a subi un accident. Elle se trouve à l'hôpital, et puisqu'elle est une humaine de compagnie clandestine, sans bracelet d'identification, Malo devra s'en procurer un, falsifié, afin qu'elle puisse être opérée, et non euthanasiée comme la loi l'exige.
Au fil de son récit, Malo Claeys dévoile ainsi au lecteur (censé tout connaître du contexte) les réalités de ce monde futur. Son espèce, une race extraterrestre nomade, a conquis la Terre, riche en ressources, pour s'y installer le temps de quelques générations avant de repartir, bientôt, pour une nouvelle destination. L'humanité a perdu la courte guerre qu'elle a menée contre ces envahisseurs et a été soumise. Le statut des humains ne s'avère plus tellement différent de celui des autres animaux qui continuent de peupler une planète qu'ils ont saccagée.
Des lois strictes régulent l'existence des humains dans cette société, pas tellement éloignée de la nôtre, qu'ont bâtie les membres de l'espèce, un peu caméléone, de Malo. La situation d'Iris et les efforts que déploie Malo Claeys pour l'en tirer s'y rapportent directement. Mais tu te garderas d'en dire trop, car une partie de l'intérêt du roman tient dans certaines découvertes, abruptes, que fait le lecteur en le parcourant.

Tu ne connaissais pas Vincent Message avant d'avoir entendu parler de Défaite des maîtres et possesseurs. Certains éprouvent une certaine jalousie à son égard, prenant ombrage de sa beauté, de son intelligence, du charme de sa compagne (Cloé Korman, qui écrit également très bien, paraît-il), et évidemment de son talent d'écrivain. De ce dernier, on ne doute pas. Outre son écriture, sans fioriture stylistique mais mûre et maîtrisée, il représente, à ton avis, la quintessence de la science-fiction : un outil au service d'un propos et non une fin en soi. Tu as, en effet, peu fréquemment rencontré de roman où l'habileté avec laquelle l'auteur utilise les mécanismes sciences-fictifs se révèle aussi grande. Vincent Message emploie ces derniers comme un instrument qui lui permet de porter son argumentaire, quand il aurait pu écrire un livre tout ce qu'il y a de plus classique sur le même sujet, un pamphlet sans originalité. Vincent Message place ainsi les humains dans une position de dominés et possédés, de créatures maltraitées, ce qu'il n'aurait pas pu, sans aucun doute, dans un récit d'une autre forme.
L'habileté de Message se révèle incroyable car il réussit, malgré ce contexte de planète envahie et d'humanité asservie, à dessiner un monde proche du nôtre. Par une explication crédible qui finit de suspendre l'incrédulité du lecteur (l'espèce de Malo s'adapte à l'environnement qui l'accueille et se calque, physiquement et socialement, avec des « améliorations », à l'espèce dominante qui le peuplait avant elle), il présente une transposition de notre univers contemporain. Ainsi, il peut à loisir critiquer notre société tout en nous plaçant dans une position qui n'est aujourd'hui pas la nôtre, mais celle d'une espèce inférieure qui souffre des atrocités que nous, êtres soi-disant supérieurs, nous faisons subir à notre planète et aux autres formes de vie qu'elle abrite.
Défaite des maîtres et possesseurs se présente surtout comme une critique écologiste (« Nous devions prendre conscience que les abattoirs étaient la honte de notre société, son cœur noir et sanglant que nos descendants pointeraient pour nous démontrer comme nous avions pu, malgré nos discours, rester barbares et frustes »). Toutefois, il s'agit, de ce fait, également d'un pamphlet qui s'attaque, par exemple, au monde du travail et à l'ostracisme dont se trouvent victimes les chômeurs (« Notre société pousse de plus en plus loin l'automatisation des tâches, met tout en œuvre pour faire baisser les coûts et accroître la cadence, réduit du même coup comme jamais les possibilités de travail, puis jette l'opprobre sur ceux qui n'en trouvent pas »), ou au fonctionnement des institutions politiques (« Le texte allait être discuté là, dans cette enceinte où, pour ne jamais être à court de munitions, les députés ont demandé à leurs assistants des centaines de fiches lapidaires ; là où bientôt, pourtant, les arguments de fond laissent place aux attaques personnelles, ou bien aux amendements absurdes, conçus à la va-comme-je-te-pousse simplement pour faire obstruction ; là où des adultes qu'on croirait raisonnables se chamaillent vite comme des gamins, lancent des cris de ralliement pour fondre sur ceux qu'ils ont élus pour proies, cherchent à s'avérer ceux qui parlent le plus fort, manifestent un ennui absolument ostentatoire »). Au final, le roman de Vincent Message fustige notre civilisation tout entière, sans montrer aucune pitié et avec beaucoup de tact (« Ils avaient cru [être supérieurs] eux aussi, en leur temps, mais c'était dans leur cas au prix d'un aveuglement qui prenait avec la distance un aspect un peu pathétique. Ce qui les mettait à part, c'était, disaient-ils, leur intelligence redoutable, leur maniement fin du langage, leur créativité. Ne pas être capable de réguler pour de bon sa démographie, déterrer et brûler le carbone jusqu'à rendre l'air irrespirable, c'était pour eux le signe d'une intelligence redoutable. Réduire de force plusieurs milliards de leurs propres congénères à une vie de quasi-esclaves pour qu'une minorité concentre les richesses, c'était l'indice certain de leur inventivité exceptionnelle. Ils ne se demandaient presque jamais si le fondement de l'intelligence ne consiste pas à se donner les moyens de survivre sur le long terme, si la capacité à une autoconservation durable n'est pas le premier signe de la raison »).

Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message (2016), Seuil, Cadre Rouge, janvier 2016, 304 pages, 18€