Avant de découvrir tous ces ouvrages que la petite maison parisienne remet à notre disposition, et dont tu parleras sans doute prochainement ici (ou ailleurs), tu en es réduit, avec grand plaisir, à faire l'éloge du Veilleur du jour. Ce roman, plus long de quelques dizaines de pages que ses prédécesseurs, « tient une place majeure dans ce cycle par son ampleur », peut-on lire sur la quatrième de couverture. La longueur d'une œuvre s'avère rarement gage de qualité. Et comme tu l'indiqueras plus loin, il ne représente pas, effectivement, et malgré ses multiples et généreux atouts, le meilleur épisode du cycle.
Mais tu laisseras cela pour l'instant pour te consacrer au rapide et coutumier résumé du livre que compose habituellement une chronique de bouquin.
Le Veilleur du jour se situe en deuxième place dans le cycle. Il se déroule en effet (semble-t-il tout du moins) après les événements racontés dans Les Jardins statuaires. Les Barbares (le tome 5), qui se termine par la prise de Terrèbre par les peuplades sauvages et guerrières du Nord, décrit pour sa part des faits bien postérieurs. Dans ce roman-ci plane seulement la menace de cette invasion, certes sérieuse, mais ne demeurant encore qu'hypothétique. abstraite pour les Terrébrins. Le récit prend donc place en cette grande ville, centre de l'Empire. Un homme, amené là par ses errances d'amnésique, la découvre, ses habitants, ses coutumes, ses étrangetés. Barthèlemy Lécriveur, comme il dira se nommer, individu mystérieux, accepte en effet un emploi de gardien d'un entrepôt tout aussi étrange, une construction à l'architecture originale, érigée dans un but incertain par des êtres dont on ignore tout. Terrèbre, sous la menace de cette invasion que se dessine, palpite. Barthèlemy Lécriveur, dans ses activités journalières d'entretien et de gardiennage, n'en éprouve rien. Mais, approché par une jeune femme dont il va tomber amoureux, et qui va tomber amoureuse en retour, il se retrouve rapidement concerné, de plus en plus près, par les secousses qui commencent à effriter l'édifice social impérial.

Le Veilleur du jour intègre tous les éléments d'une histoire épique. Ainsi que tu le découvris au fil des pages, il s'agit d'un ouvrage aux multiples aspects, qui débute comme un récit d'aventure mais se transforme peu à peu en roman à énigme, en romance, en drame. Il compte ce qu'il faut de personnages mystérieux, de puissants, de décors qui éveillent la curiosité, pour constituer une grande saga. Il plonge le lecteur dans les arcanes d'un univers à la fois étranger, car imaginaire, et familier, parce que peu différent du nôtre, quelques dizaines d'années an arrière. Fasciné, tu fus porté par le récit, malgré les baisses de rythme qui peuvent parfois l'émailler. Tu fus surtout envoûté par l'écriture magistrale et savamment tournée de Jacques Abeille. Cette langue précieuse, travaillée, est la marque de fabrique de cet auteur qui ne cesse, au fur et à mesure que tu découvres ses livres, de te surprendre et de te convaincre, en dépit des schémas qui reviennent, un style qui reste constant.
Peut-être certains trouveront-ils là, d'ailleurs, matière à critique. Après les lectures des Jardins statuaires, des Barbares et de La Barbarie, celle du Veilleur du jour peut paraître, en effet, redondante, ennuyeuse. Tu n'es absolument pas de cet avis, même si tu dois reconnaître, comme tu l'as déjà évoqué, que ce quatrième tome du cycle à reparaître ne vaut pas ses prédécesseurs. Tu y as trouvé quelques petits (tout petits) défauts de construction, des astuces tissées de discrets fils blancs, des quasi-deus ex machina grâce auxquels progresse l'intrigue. Certains personnages, secondaires, comme Molavoine et encore plus sa compagne, ou Destrefonds, s'avèrent trop peu étoffés, des outils dont se sert l'auteur pour allécher le lecteur, pour masquer l'omniscience du narrateur sous un vernis de subjectivité qui maintient le suspense. Mais, malgré tout, Abeille se montre habile. Car même si tu t'es rendu compte de ces fragilités du récit, tu ne peux pas prétendre que le tout ne se tient pas fermement, qu'il y aurait des incohérences, qu'une logique serait trahie.
D'autres avanceront que ce roman alterne, hésite trop entre l'aventure, le mystère, le complot et la romance. Il s'agit, en effet, et simplement, d'un ouvrage de Jacques Abeille. Tous ses livres (en tout cas tous ceux que tu as lus) se révèlent autant des explorations de lieux, de territoires, de peuples mystérieux que des explorations des âmes et des cœurs des hommes et des femmes qu'Abeille choisit comme protagonistes principaux. Cet examen des sentiments de ces héros bascule souvent dans un érotisme des plus charnels, comme une évidence naturelle et splendide que seul le lecteur pudibond trouverait à critiquer.

En dépit de ces minuscules bémols, et en plus de sa beauté et du plaisir de lecture qu'il offre, Le Veilleur du jour dispose d'une qualité qui appartient aux grandes œuvres littéraires : la modernité. Bien qu'écrit dans les années 80, il s'avère impérissable, voire même tout à fait d'actualité. Tout d'abord parce qu'il se révèle difficile de trouver à quelle époque de l'Histoire réelle faire correspondre celle des Contrées, qui peut ressembler à un XIXe siècle lumineux mêlé aux éléments d'une période plus ancienne et plus sombre. Ensuite, car il met en scène, au sein de cette société qui semble stricte, des personnages indépendants d'esprits, progressistes (voire libertins). Le roman, de ce fait, apparaît parfois comme un éloge de la liberté de penser et d'agir, de vivre en harmonie avec soi-même, sans les contraintes imposées par autrui. Enfin, parce qu'il décrit une civilisation au seuil de son effondrement. L'Empire, sous la menace de ces barbares, se contracte. Ses dirigeants, avec de bonnes ou de mauvaises intentions, se crispent dans des postures sécuritaires qui amèneront, on le pressent, à des situations qui feront des victimes innocentes (mais surtout, n'empêcheront pas la chute de la cité). Difficile de ne pas penser, en lisant ce roman, cette description d'une société qui s'effrite sous des pressions extérieures, à notre Europe et notre monde occidental, mis à rude épreuve en ce moment par les conflits au Moyen-Orient.

Le Veilleur du jour, Jacques Abeille (1986), Le Tripode, mars 2015, 560 pages, 24€