On y rencontre en particulier Max Disher, dandy afro-américain futé et ambitieux, exaspéré par le mépris des citoyens blancs vis-à-vis des Noirs (uniquement parce qu'il s'en trouve être directement victime, Max ne se caractérisant pas par son altruisme, comme le lecteur s'en rend vite compte). Or, le Dr Junius Crookman annonce la mise au point d'une machine permettant de blanchir les hommes et femmes à peaux foncées à tel point qu'il s'avère impossible de les distinguer des humains de type caucasien (le Black No More). Max est le premier à s'inscrire (et à payer) pour subir l'opération. Devenu plus blanc qu'un Blanc, le voilà lancé dans une nouvelle vie, pleine de promesses et de richesses. Audacieux, mais également dénué de scrupules, il va s'acoquiner avec l'organisation suprémaciste du Révérend Henry Givens (les Chevaliers de Nordica). Il tentera alors de faire interdire l'appareil de Crookman, pour mieux s'en mettre plein les poches, et se taper son idéal féminin : la fille du vieil avare et raciste sudiste.
Si le récit est en grande partie centré sur Max Disher, il ne s'intéresse pas qu'à ce personnage ambivalent, qui ne possède que peu – pour ne pas dire aucune – des caractéristiques du héros exemplaire. George Schuyler développe une analyse, romancée, des conséquences de l'apparition de la machine de Crookman. Les déboires des dirigeants des associations de défense des Afro-Américains, le combat des lobbys pro et anti-Black No More sont ainsi contés au lecteur qui ne peut que se passionner pour ce récit prospectif et extrêmement critique.

Satire féroce, e roman de Schuyler ne ménage en effet aucune composante de la société américaine des années 30, même s'il ne s'intéresse qu'à la thématique raciste entre Blancs et Noirs. Le livre se montre sans pitié vis-à-vis des riches comme des pauvres, des politiciens opportunistes, des organisations à la Ku Klux Klan comme de celles équivalentes à la NAACP, et cætera. Les dirigeants de ces dernières sont présentés comme des profiteurs que le Black No More met sur la paille quand les Afro-Américains n'ont plus de raison de se soucier de leurs dimorphismes. De ce fait, la critique n'épargne pas les Noirs qui imitent – ou tentent de ressembler à – leurs concitoyens aux visages pâles. Ainsi, ils ne font pas preuve que d'un racisme réciproque à l'encontre des Blancs, mais aussi d'un autre, envers leurs « frères » et « sœurs » en fonction du degré de noirceur de leur peau (ce qui se traduit par exemple par l'attirance de Max et de son ami Bunny pour les femmes les plus claires, voire les blanches). Cette bilatéralité du récit le rend d'autant plus juste et acerbe, sans compter qu'il s'avère, ainsi que tu l'as déjà indiqué, d'une actualité malheureuse. À vrai dire, on pourrait presque croire qu'il a été écrit ces dernières années, et non pas il y a plusieurs décennies, tant le style s'avère moderne (la traduction de Thierry Beauchamp y participe peut-être) et la narration maîtrisée.

Black No More (Black No More), George S. Schuyler (1931), traduit de l'anglais par Thierry Beauchamp, Wombat, Les Insensés, avril 2016, 256 pages, 20€