Exemple de l’Espagne, de sa guerre civile, puis de la dictature de Franco. Tout cela, dans tes souvenirs, n’a jamais (ou très peu) été abordé par tes professeurs. En lisant Quatre cercueils : deux noirs et deux blancs, roman de Pep Coll, tu te rendis compte que tu connaissais finalement assez peu les tenants et les aboutissants, ainsi que le déroulement de la guerre d’Espagne. En quelques minutes de surf sur l’Internet (pris sur ton temps de travail, te permettant ainsi de rendre celui-ci productif), tu complétas tes connaissances, de quoi éclairer ta lecture de ce livre.
Quatre cercueils…, écrit en catalan, a paru initialement en 2013. Il a été édité l’an dernier par Actes Sud, dans une traduction française signée Edmond Raillard. Apparemment, il était passé relativement inaperçu. Il faut dire que si Pep Coll jouit d’une bonne réputation et d’une certaine notoriété en Espagne (ou au moins en Catalogne), il est peu connu en France où seuls deux de ses ouvrages (si tu ne commets pas d’erreur), Quatre cercueils… et Le Sauvage des Pyrénées, ont été traduits. Si ta libraire (celle de Charybde, qui a reçu l’auteur il y a quelques semaines) ne t’en avait pas fait l’éloge, tu ne te serais sans doute jamais intéressé à ce bouquin.

Pour te montrer totalement honnête, tu dois préciser que tu n'étais pas sûr d’aimer cet ouvrage au moment de l'acheter. Ta dealeuse ne t’avait pas complètement convaincu de son intérêt, mais tu lui fais suffisamment confiance, maintenant que tu la fréquentes depuis plusieurs années, pour te risquer à des expériences. Ton appréhension se trouva confirmée par les premiers chapitres, qui ne te permirent que difficilement d’entrer dans le livre. Pep Coll prend un peu son temps avant d’aborder vraiment le sujet principal de son roman, et ce n’est qu’à ce moment-là (après quelques dizaines de pages) que le récit t’a happé et que le retrouver à chacune de tes séances de lecture devint un réel plaisir.
Quatre cercueils… traite en effet du quadruple meurtre, horrible, en 1943, en Catalogne, dans la région de Lleida (Lérida), d’une famille, les deux adultes, Bep et Magdalena de Vinyes, ainsi que leurs deux filles de 9 et 14 ans, Carme et Maria. Jamais personne ne fut condamné pour ce massacre bien que les preuves accablèrent leurs voisins. Pep Coll dévoile, en les romançant, les détails de cette affaire, réelle, qui fit scandale dans la région à l’époque. Il offre par la même au lecteur un tableau de la Catalogne et de ses habitants pendant et après la guerre civile. La construction du roman s'avère peu courante, puisque chaque partie correspond au portrait d’une des personnes impliquées, de près ou de loin, directement ou indirectement, dans ce dossier. L’auteur, sans se montrer rébarbatif, esquisse les vies de ces personnes (des paysans, des notables, d’anciens officiers des camps républicains ou nationalistes, et cætera), parfois classiques, parfois atypiques, pour des occupants d’une région rurale des contreforts des Pyrénées. Par la même, il fait progresser habilement son récit et dévoile, chapitre après chapitre, un peu plus de détails sur le massacre, en ménageant suspense et révélations.
L’adresse de Pep Coll apparaît en effet clairement en parcourant Quatre cercueils : deux noirs et deux blancs. En raison, bien sûr, de cette réussite dans le déroulement de l'histoire, malgré sa construction morcelée. Mais il y a aussi une absence totale d’éléments futiles dans le roman qui démontre encore plus la maîtrise de l’auteur. L’intérêt des premiers chapitres, que tu avais trouvés peu passionnants au début de ta lecture, et qui pouvaient paraître, à la rigueur, inutiles, sinon pour compléter le panorama historique offert par Coll, se dévoile dans les quelques dizaines de pages finales.
À cet ajustement parfait des composantes du récit, au service d’une histoire qui, de par la forme proposée, excite la curiosité du lecteur, tu dois ajouter une autre qualité au texte. Il s’avère touchant. Tu ne peux pas dire que tu t’es attaché aux protagonistes, pour la plupart mal dégrossis, souvent partisans convaincus du nationaliste de Franco, pour certains totalement malhonnêtes. Cela dit, tu n’es pas resté insensible au drame vécu par les de Vinyes. Ni d’ailleurs à la laideur d’âmes de leurs agresseurs. Toutefois, Quatre cercueils… se montre touchant par la présentation, en filigrane d’abord, puis plus clairement vers la fin du roman, de la région où il se déroule, et de son déclin. Avec ce livre, Pep Coll aborde aussi le thème de l’exode rural qui a touché certains villages reculés, dès que des routes purent être tracées dans les montagnes et leurs forêts afin de les relier aux zones plus développées. Parmi ceux-ci, le hameau d’Herba-savina, central dans le récit, en est un exemple parfait. Sa disparition apparaît alors comme le point final d’une affaire criminelle, aux coupables jamais punis, ni vraiment poursuivis, qui purent finir leurs vies paisiblement. Une sorte d’analogie avec les crimes commis pendant la guerre civile, puis pendant la dictature franquiste, dont on fit table rase au retour à la démocratie.

Quatre cercueils : deux noirs et deux blancs (Dos taüts negres i dos de blancs), Pep Coll (2013), traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, juin 2015, 432 pages, 23€