Visiblement, Hubert Haddad aime les thématiques fantastiques. Ce roman-ci ne possède pas, à proprement parler, de composante surnaturelle (du moins en apparence, car l’auteur laisse planer un certain doute qu’il ne lève jamais totalement). Toutefois, il aborde ici le thème du spiritualisme (qui amènera au spiritisme), et plus particulièrement, ses origines. De ce fait, le récit se déroule au XIXème siècle, entre 1848 et 1893, aux États-Unis (pour être parfaitement exact, Haddad en place l’épilogue en 1903). À la première date se produisirent les premières communications entre les sœurs Fox, Margaret et Kate (ainsi que leur mère), et un esprit, dans leur maison familiale de Hydesville (état de New York). La seconde (1893, donc) correspond à la mort de Margaret, trois ans après celle de sa sœur, dans le dénuement le plus total. Entre les deux, ces femmes menèrent des vies mouvementées, expérimentant le bonheur comme le malheur, connaissant la gloire comme la déchéance.
L’histoire des Fox s'avère certes digne de faire l’objet d’un roman. Que l’écrivain qui s'y ait attelé soit Hubert Haddad se révèlait du mieux pour la postérité ces deux Américaines. Néophyte en matière  de spiritualisme, tu serais bien en peine de distinguer, au sein du récit, vérités et licence romantique. Tu ne peux donc pas prétendre qu’Hubert Haddad a livré une biographie respectant la réalité historique. Néanmoins, la lecture qu’il propose des vies de Kate et Margaret ne tombe pas dans l’adoration, ni dans le dénigrement des deux femmes. Il se révèle, de ce fait, crédible, impression que la solidité structurelle du texte renforce. Il s’appuie clairement sur des faits avérés (les événements de Hydesville, les débuts comme médiums à Rochester, leurs mariages…), mais en écrivain chevronné et bourré de talent, il brode dessus une fresque passionnante qu’il compose de portraits touchants et qui paraissent authentiques.
Aux personnages de Kate, Margaret, et de la troisième sœur Leah, qui transforma leurs « compétences », avec l’appui de soutiens financiers et religieux, des produits commerciaux autant que des objets de culte, il adjoint des protagonistes qui viennent étoffer son tableau d’une Amérique en pleins bouleversements sociaux et moraux. Le roman se passe juste après la fin de la guerre du Mexique (1846-1848). Celle de Sécession se déroula pendant les existences des sœurs Fox (1861-1865). Ces acteurs secondaires, principalement William Pill (ancien soldat qui deviendra ensuite un de ces charlatans se disant médiums) et de Pearl Gascoigne (femme de lettres engagée dans des luttes égalitaristes), permettent à l’auteur d’aborder ces aspects militaires marquants, ainsi que de dresser un portrait plus général des États-Unis et de leurs dissensions sociales, qui ne touchent que très indirectement la famille Fox. Par leur biais, les informations fournies par sa narration à la troisième personne, chorale, mais pas omnisciente, se complètent d’un vernis objectif apporté par des regards tiers.
Tu as donc été épaté par Théorie de la vilaine petite fille. Non seulement l’histoire des sœurs Fox s’avère passionnante, mais en plus elle est racontée de main de maître par un écrivain qui déploie, comme il en a l’habitude, une langue sophistiquée, domestiquée par des procédés qui savent saisir toute l’attention du lecteur.

Théorie de la vilaine petite fille, Hubert Haddad (2014), Zulma, janvier 2014, 400 pages, 20€