Le roman de Charles Jackson met en scène Don Birman, un homme que le lecteur apprend à connaître tout au long d'un long week-end prolongé qu'il va passer seul à New York (le titre original de l'ouvrage est The Lost Weekend, en référence à cet espace temporel dans lequel le récit prend place). On sait rapidement que Don souffre d'une maladie, mais pas de manière franche, c'est-à-dire pas d'un mal qui l'affaiblirait physiquement. Il feint ainsi, dans les premières pages, une sorte de fatigue afin d'esquiver une sortie avec Wick, son frère chez qui il loge, et Hélène, une amie commune. De cette manière, il peut quitter l'appartement seul, disparaît et évite le départ pour un week-end à la campagne qui l'empêcherait de s'adonner, au cours des cinq jours suivants, à l'ivresse qui l'obsède. Il est alcoolique et Le Poison dépeint la décrépitude de l'homme qui se soumet, autant consciemment qu'inconsciemment, à l'alcool et à ses effets enivrants.
Tu ne raconteras pas toutes les étapes de l'effondrement qui va se produire en quelques jours, pour une énième fois – car Don rechute après de nombreux précédents. Tandis que les bitures se succèdent (ou que l'unique qu'il se prend en réalité se prolonge), le garçon, en apparence bien sous tous rapports, se transforme peu à peu en cette espèce de loque imbibée qui constitue l'image d’Épinal de l'alcoolique. Tout l'intérêt du Poison, roman magistral sur le sujet, tu l'annonces tout de suite, se trouve dans l'illustration de cette transformation à la fois lente et brutale d'un homme intelligent, sensé, vers un ivrogne pathétique qui court pour se fournir en ce précieux liquide dont il ne peut pas – et ne veut pas, en fait – se passer.

Tu as lu beaucoup de textes sur l'alcoolisme : outre Au-dessous du volcan cité précédemment, un grand nombre de Charles Bukowski et de Dan Fante, Le Dernier stade de la soif de Frederick Exley, Le Buveur de Hans Fallada ou encore Le Cabaret de la dernière chance de Jack London (pour n'en évoquer que quelques-uns). Tous traitent du sujet assez durement, mais parfois avec une certaine complaisance malgré les déliquescences qu'ils mettent en scène. Tu ne crois pas avoir déjà lu de roman comme Le Poison, qui décrive avec une telle justesse les mécanismes qui se déclenchent chez l'alcoolique, tant d'un point vue physique que psychologique, lorsqu'il commence une séance de beuverie : bien-être, sentiment de supériorité, sans rapport avec les actes sous influence, stupides, qui sont commis.

« Bien qu'il eût en haine ce désir, cette nécessité d'un stimulant, […] il avait un souverain et profond dédain pour ceux qui dénigrent l'alcool au lendemain d'une nuit d'orgie et dont les estomacs délabrés se contractent et vomissent rien que d'y penser. Que de fois il était resté confondu – d'abord incrédule, puis méprisant – d'entendre quelqu'un s'écrier après une nuit de beuverie : « Pour l'amour de Dieu, emportez-moi ça, je ne peux plus le sentir, je ne peux plus le voir ! »… et ceci à l'instant précis où lui-même le convoitait, en ressentait un impérieux besoin. Combien différente de la sienne était une telle réaction, et combien révélatrice ! De toute évidence, c'était là la différence qui existe entre les véritables alcooliques et ceux qui ne le sont pas »

« Supposons qu'une bouteille se matérialise devant ses yeux, pleine et pas même encore ouverte. Une fois convaincu de sa réalité, avec quelle sérénité, et toute exaltation disparue, il ouvrirait et verserait le précieux liquide, n'en ressentant pour ainsi dire plus l'envie dans la sécurité que cette vue lui donnerait. Mais, bien entendu, il boirait. Il ne se préoccuperait guère que le goût en soit mauvais, sans glace, sans eau ou soda, tiède, malodorant, suffoquant. Il en boirait d'un coup un bon demi-verre, et aussitôt ses nerfs malades se calmeraient, les battements de son cœur s'apaiseraient, une fatigue et un bien-être délicieux s'empareraient de lui. Voilà le miracle que l'alcool, et uniquement l'alcool, était capable d'accomplir durant ces matins ténébreux, voilà pourquoi il devait continuer sans répit et sans trêve ; c'était une nécessité »

Tu n'avais jamais lu dans un livre une description des stratagèmes que déploie l'alcoolique, autant pour se persuader qu'il peut faire face, éviter l'ivresse totale, que pour justement, et paradoxalement, l'atteindre. Car Don sait qu'il cause du tort à son frère, à sa réputation, en s'enivrant, en empruntant de l'argent qu'il ne rendra jamais aux commerçants du quartier. Mais l'appel de l'alcool s'avère plus fort. De plus, le personnage de Birman s'avère complexe, Charles Jackson lui créant un background psychologique d'écrivain raté et d'homosexuel refoulé pour expliquer ce repli vers l'alcool afin de compenser ses défaillances d'homme sobre..

« L'alcoolique, pour se procurer son poison, fera tout ce que celui qui s'adonne aux stupéfiants fait pour se procurer des drogues, tout, excepté commettre un meurtre. Privé d'alcool et afin d'en obtenir, il mentira, priera, suppliera, cajolera, empruntera, volera, cambriolera… tous les crimes du catalogue ! Mais il ne tuera pas. Et c'est là la différence entre l'ivrogne et le toxicomane. Mais la seule »

« L'imbécile de psychiatre avait déclaré que sa seule valeur était celle représentée par les embêtements qu'il occasionnait. Le seul moyen qu'il avait d'attirer l'attention sur lui était d'être une cause d'inquiétude pour les autres ; ne réussissant pas à acquérir la célébrité d'une autre manière, il s'y efforçait en devenant une calamité ; il s'arrêterait probablement de s'enivrer si on cessait de parler et de s'inquiéter de lui. Le malade essaie par des cajoleries d'attirer l'attention et la sollicitude des bien-portants en leur jetant au visage son narcissisme infantile. […] Le malade utilise une technique de l'hystérie afin d'exploiter sa maladie, en vue d'un gain éphémère »

Le Poison ne met en scène qu'un exemple d'alcoolique. Il existe bien d'autres types d'ivrognes, de parcours qui mènent à l'alcoolisme, mais Don Birman s'avère un personnage aux accents authentiques. Le week-end de perdition qu'il « s'offre » dépeint parfaitement ce que tout un chacun sait de l'alcoolisme. Ce qui est résumé par un médecin d'un centre d'hébergement pour individus en état d'ébriété où Don se retrouve à un moment :

« Il n'y a pas de cure possible, si ce n'est de cesser de boire. Et combien y en a-t-il qui le peuvent ? Ils n'en ont pas la volonté, voyez-vous. Quand ils se sentent mal en point comme celui-ci, ils prennent la résolution de s'arrêter, mais, en réalité, ils ne le désirent pas. Ils n'ont pas le courage d'admettre qu'ils sont des alcooliques ou que l'alcool les tient. Ils s'imaginent qu'ils peuvent en prendre et en laisser… et ils en prennent. Si, par peur ou pour toute autre raison, ils s'arrêtent, ils tombent alors dans un tel état d'euphorie et de bien-être qu'ils en deviennent trop confiants. Ils se croient débarrassés et assez sûrs d'eux pour recommencer, se promettant de se contenter d'un verre, de deux au plus, et, ma foi ! C'est la vieille histoire qui se répète »

Si le personnage de Don Birman se révèle si crédible, Charles Jackson le doit autant à son talent d'écrivain et de romancier qu'au fait qu'il raconte sans doute en partie dans Le Poison, sa propre histoire. En tout cas s'inspira-t-il sans nul doute possible de scènes vécues par lui-même. Jackson le dit lui-même au travers des paroles de son protagoniste principal qui évoque l'Œuvre de de Francis Scott Fitzgerald :

« Fitzgerald ne s'écarte jamais, même pas de l'épaisseur d'un cheveu, de cette règle qu'un écrivain digne de ce nom doit suivre : N'écrivez jamais sur un sujet que vous ne connaissez pas »

Jackson est né en 1903 et mort en 1968. En 1931, il subit une ablation d'un poumon suite à une tuberculose qui est soignée dans un sanatorium de Davos, en Suisse. Une santé sans doute fragile, associée à la Grande Dépression qui l'empêche de trouver du travail, le poussent vers l'alcoolisme. Officiellement, il ne se trouva sous l'empire de l'alcool qu'entre 1936 et 1938. En réalité, Jackson n'a sûrement jamais vraiment cessé de boire (ni de fumer malgré son unique poumon). Il est de notoriété publique qu'à minima, il a ingurgité du Seconal tout au long de sa carrière. Il mourut d'ailleurs d'une intoxication aux barbituriques. Le Poison, écrit en 1944, après des années d'alcoolismes, paraît d'autant plus juste quand on connaît quelques éléments de la biographie de son auteur, qui ne fut jamais tout à fait guéri de son addiction. Par sa véracité, ce roman apparaît comme l'un des meilleurs textes pouvant servir de prévention contre cette maladie. Lisez Le Poison et vous n'aurez pas envie d'être alcoolique...

Le Poison (The Lost Weekend), Charles Jackson (1944), traduit de l'anglais par Denise Nast, Belfond, Vintage, septembre 2016, 366 pages, 17€