Le dernier roman de Sinisalo décrit une société finlandaise uchronique qui a interdit la consommation de toute substance pouvant entraîner une addiction (alcool et autres drogues, évidemment, mais aussi, comme le lecteur le découvrira, les piments) ou restreint drastiquement sa distribution (chocolat, café…). Seul le sexe reste autorisé sans restriction de quantité, dans la mesure où l'on appartient à une catégorie de population jugée viable à le pratiquer. Ainsi les femmes, dans cette organisation sociale dite eusistocratique (eugénique et sexiste en l'occurrence), se divisent en deux classes : les « éloïs », blondes, élevées dans le but de servir avec joie et docilité leurs maris et de tenir à merveille leurs foyers, et les « morlocks », supposées stériles et évaluées, dès l'enfance, comme impropres à procréer. Elles deviendront des travailleuses disposant de peu de droits. Les hommes appartiennent tous à la catégorie des « virilos », au machisme inhérent à la société eusistocratique, les véritables citoyens de la Finalnde.
Vanna est une morlock qui possède l'apparence d'une éloï. Elle dissimule sa nature réelle pour survivre et ne pas être déclassée. CapsaIcinophile (accroc à la capsaïcine, la substance active du piment), elle doit se procurer régulièrement sa dose. Elle est aidée en cela par Jare, un virilo avec qui Vanna prétend entretenir une relation sentimentale, qui connaît la vérité sur elle et deale le fameux produit interdit.
Vanna avait une sœur, une parfaite éloï nommée Manna, qui a disparu dans des circonstances tragiques que le lecteur découvrira au cours du récit. Elle lui adresse toutefois des lettres qui constituent la principale partie des chapitres du roman. S'y ajoute les « souvenirs de Jare » et des extraits de textes officies ou autorisés qui permettent à Sinisalo, par touches, de dévoiler la société dystopique qu'elle a imaginée.

Ce mode de narration, qui peut paraître un peu décousu, est en réalité parfaitement maîtrisé par Johanna Sinisalo. Aucune incohérence ne pointe dans cette description petit à petit, aucunement rébarbative, de la Finlande parallèle proposée. L'auteure réussit admirablement à faire monter le suspense tout du long du livre. D'abord tant qu'on ne sait pas ce qui est arrivé à Manna et que plane ce mystère qui excite la curiosité. Ensuite quand Vanna et Jare s'associent avec un groupuscule mystique capsaïcinophile, que leur plongée dans la clandestinité devient totale et que menace un échec de leur plan pour l'avenir (dont Sinisalo ne dévoile la nature que tardivement, pour tenir encore une fois le lecteur en haleine).
On en peut donc que difficilement lâcher ce roman passionnant, qui se lit avec facilité et rapidité. D'autant plus qu'on s'amuse, tout en en éprouvant de l'horreur, de cette société hyper sexiste. Avec joie et docilité apparaît alors comme un texte féministe incroyablement puissant, qui porte un message de liberté. Celle d'assouvir ses désirs, même ceux interdits. Celle, aussi, de tout tenter pour s'accomplir, en accord avec sa nature profonde, sans plier aux pressions sociales.

Avec joie et docilité (Auringon Ydin), Johanna Sinisalo (2013), traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, Actes Sud, Lettres Scandinaves, juin 2016, 370 pages, 22,80€