Depuis que tu l'as visitée (2 fois) et que tu as pu en goûter les charmes, à la hauteur de sa réputation, tu as un faible pour Venise. Tu te désoles volontiers des menaces qui planent sur elle, notamment les passages de bateaux de croisière qui, dit-on, la sapent. L'auteur vénitien Roberto Ferrucci, dans son petit livre Venise est lagune (paru aux Éditions de la Contre Allée), dénonce ce trafic incessant des géants des mers aux abords de la sérénissime. Il fustige, par la même, la politique du maire actuel de la ville. L'ouvrage, très court, est intéressant, mais il reste anecdotique dans le sens qu'il ne convaincra pas les sceptiques. 

Un autre de tes centres d'intérêt en littérature, les drogues, est bien connu. Tu lis à peu près toutes les fictions traitant du sujet qui sortent dans les librairies. Or, les éditions Inculte ont fait paraître en fin d'année le roman Panique à Needle Park, de James Mills (adapté au cinéma en 1971 par Jerry Schalzberg). L'auteur, journaliste à l'époque où se déroule le récit, raconte sa rencontre avec un couple d'héroïnomanes pendant une « panique », c'est-à-dire une pénurie de drogue, à New-York, dans le secteur de Needle Park (Sherman Square). Le livre n'est pas sans qualité, notamment l'authenticité des personnages et des situations. Toutefois, tu as été un peu irrité, à la longue, par les protagonistes, dont les propos sont restitués tels quels. Ils mentent et se prétendent alors qu'ils ne sont globalement que des loques incapables de prendre des décisions sensées. Certes, tout en étant une force du récit, leurs attitudes horripilantes déteignent sur le livre que tu as ressenti comme agaçant, ce qui t'oblige, de manière totalement subjective, à le classer parmi les récits sur la drogue de type secondaire.
Dans le même genre, et même, évoquant à un moment dans ses pages le film inspiré de Panique à Needle Park, Black Néon, de Tony O'Neill, est d'une toute autre ampleur. Depuis que tu as lus Sick City et Du bleu sur les veines, de ce même auteur américain, ancien toxicomane, tu explores l'intégralité de sa bibliographie. Celle-ci, malheureusement parue aux défuntes éditions 13e Note, n'est plus guère accessible, alors qu'on y trouve des pépites. Ce roman-ci met en scène deux héroïnomanes qui braquent des pharmacies et dont la trajectoire mouvementée va finir par croiser celle de Jacques Seltzer, cinéaste français culte qui doit tourner son nouveau chef-d'œuvre, Black Néon, à Los Angeles, mais se retrouve englouti dans une débauche de sexe et de drogues. Le roman est parfaitement construit, haletant, amusant malgré un décor et des personnages assez durs. Un incontournable de la littérature sur la toxicomanie, dirais-tu.

Si les deux premiers livres présentés ici ont fait l'objet de critiques de ta part, ils restent globalement bons. Ce n'est pas le cas de Ward, Ier - IIe siècle, de Frédéric Werst (Seuil, 2011), qui s'avère parfaitement sans intérêt. L'auteur, un peu à la manière de J.R.R. Tolkien, bien qu'il juge apparemment la comparaison comme abusive, sans doute par une certaine forme d'élitisme (Tolkien étant devenu plutôt populaire), invente une langue et un peuple dont il imagine l'Histoire. Ce premier livre (il en existe un second, narrant un IIIe siècle) est bilingue, les textes présentés l'étant en « wardwesân » et en français. Inutile de dire que la partie en wardesân est illisible et que seuls des fous furieux iront vérifier que Werst a parfaitement respecté les règles de la grammaire, ainsi que le vocabulaire qu'il a conçus. En ce qui te concerne, tu as donc lu (enfin, tenté de lire) les traductions en français et ressenti un ennui assez grand. Les Wards sont un peuple imaginaire, ayant vécu dans une contrée tout aussi hypothétique. Les chroniques de leur Histoire n'ont rien de trépidantes, sont présentées de manière rébarbatives (malgré des textes de formes diverses : poèmes, lettres, textes sacrés...) et tu n'y as trouvé aucune source d'excitation intellectuelle. Tu n'as donc lu que 70 pages de ce volume avant de passer à autre chose.

Par contre, tu as lu dans son intégralité Les Cercueils de zinc de Svetlana Alexievitch (qu'on ne présente plus, surtout depuis qu'elle a reçu le mérité prix Nobel de littérature). Ta lecture a traîné, car il t'as été dificile de lire d'une traite tous les témoignages rassemblés dans ce récit documentaire sur la 1ère guerre d'Afghanistan. Fidèle à son habitude, Alexievitch signe un livre touchant, bouleversant, même, et dénonçant une fois de plus les décisions aberrantes des dirigeants de l'URSS.

Venise est lagune (Venezia è laguna), Roberto Ferrucci (2015), traduit de l'italien par Jérôme Nicolas, La Contre Allée, Les Périphéries, septembre 2016, 90 pages, 8,50€
 
Panique à Needle Park (The Panic in Needle Park), James Mills (1966), Traduit de l'anglais par Jérôme Schmidt, Inculte, Dernière Marge, août 2016, 190 pages, 17,90€
 
Black Néon (Black Non), Tony O'Neill (2012), Traduit de l'anglais par Étienne Menanteau, 13e Note,,janvier 2014, 396 pages, épuisé
 
Ward, Ier - IIe siècle, Frédéric Werst (2011), Seuil, Fiction & Cie, janvier 2011, 412 pages, 22,30€
 
Les Cercueils de zinc (Zinky Boys), Svetlana Alexievitch (1990), Christian Bourgois, Titres, juin 2006, 374 pages, 8€