« Il est sept heures Montréal ! T'es ben belle ce matin mais franchement tu m'étouffes... »

L'action du roman se déroule dans un futur proche. L'île de Montréal a fait sécession du reste du Canada et ses habitants ont constitué une Commune. Assiégés, ils se trouvent en mauvaise posture face à l'armée du Roy, qui dirige à présent l'état fédéral canadien. Le mouvement révolutionnaire ne dispose pas (ou peu) de soutien au niveau international, mis à part l'Islande. Elle va sans doute disparaître. Voilà en tout cas ce que ressentent les personnages principaux de l'histoire imaginée par David Calvo.
Nikki Chanson est une française expatriée au Québec, introvertie, qui ne sait pas bien ce qu'elle veut faire dans la vie. Elle tient un poste de vendeuse/catalogueuse dans un vidéo-club où elle peut exprimer sa passion pour les films de série B, Z et autres nanars de SF, vendant et louant des cassettes VHS. Toutefois, elle s'épanouit surtout dans la recherche de chats disparus, en véritable détective pour animaux égarés. Or, un raton-laveur est retrouvé assis dans une balançoire dans un parc de l'île, décapité. Elle commence alors une enquête qui la fera s'engager sur les sentiers troubles de l'histoire de Montréal, et au cœur d'une obscure machination industrielle.
La copine de Nikki, Kim, gagne sa vie clandestinement en tant que « coureuse ». Depuis avant l'avènement de la Commune de Montréal, l'Internet s'est effondré. Il appartient maintenant aux grandes entreprises et aux gouvernements. Désormais appelé la Grille, son accès est limité. Pourtant, des pirates comme Kim et ses acolytes Mei et Jove osent y pénétrer pour piller des bases de données. Toxoplasma s'avère donc, entre autres, une histoire de casse informatique : le trio de hackers (en langage de coureurs, la tritogénie) se fait embaucher pour forcer le système de la Vectracom et permettre à une équipe islandaise de s'emparer de ses données. Mais cette mission possède bien des zones d'ombres…

« À part pour les coureurs, qui sont les seuls à pouvoir décrypter les arcanes de la Grille, cette vie est une vie redevenue analogique »

David Calvo signe ici un techno-thriller qui fleure bon les années 80-90. Toxoplasma s'avère un roman cyberpunk particulier. Il comporte tous les éléments du genre : description d'un futur proche qui ne présente rien de reluisant, morcelé, en déliquescence ; réseaux informatiques, hackers y pénétrant par des interfaces de réalité virtuelle et devant y affronter des logiciels de contre-mesures électroniques ; personnages en rébellion face à l'oppression d'un système prédominé par de grandes entreprises et des gouvernements à leur service. Mais il s'agit ici d'un livre décrivant un univers vintage, rétro-cyberpunk. L'action se situe dans un territoire en autarcie, forcé de revenir en grande partie à des technologies analogiques plus basiques et moins onéreuses.
De ce fait, le récit se révèle fortement marqué par une dichotomie technologique. D'un côté, ses protagonistes regardent des films de SF sur VHS qu'ils paient avec des playmobils ou des hand-spinners ; d'un autre, ils explorent un espace virtuel accessible seulement par des experts maîtrisant du matériel informatique de pointe, paramétré et customisé avec des programmes démons. Toxoplasma joue donc habilement avec la fascination du lecteur pour un univers inspiré de certains des romans majeurs de la science-fiction, et sa nostalgie (s'il s'avère assez vieux pour avoir connu les années 80-90). Le livre répond avec justesse à un phénomène qui émerge : notre monde fuit en avant, s'oriente vers une dystopie cyberpunk. Cependant, l'homme et la femme un peu âgés, comme Calvo, comme nous (cela ne concerne pas les Millenials), tout en étant plus en plus connectés, parfois par la force des choses, tentent de maintenir la matérialité de leurs vies de plus en plus abstraites, devenant par la même nostalgiques d'une époque à la fois moderne mais encore ancrée dans l'informatique : la fin du XXème siècle.
À cette dichotomie technologique, David Calvo ajoute une couche de mysticisme archaïque. Les coureurs forment une communauté qui a reconstitué un semblant de culte mythologique inspiré des croyances grecques antiques. La Grille est accessible depuis un trophonion (sanctuaire) ; les équipes de hackers sont appelées tritogénies ; les modèles d'équipements privilégiés par celle de Kim possèdent des noms de dieux grecs ; il est recommandé d'aller questionner un oracle avant une opération (en se rendant dans une des laveries automatiques de l'île)…
Non contente de donner à son techno-thriller rétro-cyberpunk cette dimension fantastique, Calvo injecte par l'intermédiaire d'un de ses personnages une théorie sur les coureurs, qui permet, malgré son incongruité manifeste, de lier tous les éléments de son roman. Le lecteur se rendra compte par lui-même de l'importance du concept, qui vaut au livre son titre. Toxoplasma vient du nom d'un parasite, Toxoplasma Gondii, qui transmet la toxoplasmose. Les chats, adorés par les protagonistes du bouquin, sont les principaux vecteurs du micro-organisme pour les humains. Nous sommes beaucoup, porteurs sans le savoir et sans en souffrir. Or, si la maladie s'avère asymptomatique et anodine, les études de ses conséquences ont montré, chez le rat, qu'elle provoque des changements comportementaux (les rongeurs ne considèrent plus les félins comme des prédateurs). Dans Toxoplasma, Mei avance comme théorie que les coureurs se trouvent atteints de toxoplasmose, comme les chats, les véritables maîtres de la Grille, et peuvent donc interpréter les lignes de code pour produire une construction mentale possédant un sens. Toutefois, plus « prosaïquement » (toutes proportions gardées) le personnage de Nikki va expérimenter une transformation personnelle, accomplir un cheminement intellectuel qui fait écho au phénomène engendré par la toxoplasmose sur le rat.
Lorsqu'on lit le bouquin de Calvo, on découvre bien plus qu'un simple roman de science-fiction. L'autrice décrit un univers étonnant, parfois déstabilisant, poussant le lecteur aux limites de la compréhension de ce qui est présenté, bourré de références geeks tout en faisant appel à des idées assez vertigineuses.

« Le monde est bien plus compliqué que tu ne le penses. Même cette Commune, tu vois, c'est un coup monté. Les Archontes, les maîtres secrets du monde, ils veulent nous faire croire que c'est possible de changer le monde et qu'ici, on a réussi. Rien n'a changé, et pourtant tout s'écroule, tout va disparaître. Le monde qui s'en vient ne sera qu'une copie idéalisée, sans rébellion, sans espoir de changement. Ils ont presque déjà gagné »

Toxoplasma s'avère également un roman qui touche. Ne nous mentons pas, tu es un sale gauchiste ; ne nous mentons pas, au fond, la plupart des gens aussi : ils aspirent à vivre heureux dans un monde plus juste. Or, il s'agit de ce que désirent les communards de Montréal. Mais ils sont seuls ou presque, comme ceux de Paris en 1871. Leur projet de construction d'une société meilleure est voué à l'échec. Non pas parce qu'ils ne s'avéreraient pas en mesure de le réaliser, bien au contraire, mais car on – l'extérieur, aux mains des entreprises et de gouvernements totalitaires – ne les laissera pas prospérer. Toxoplasma apparaît donc comme la description d'une utopie. On se plaît, malgré les annonces explicites, d'espérer, en lisant le livre, la victoire de la liberté. Mais il s'agit d'un récit d'une fin du monde, ou d'un monde. Ainsi, il se montre poignant. D'autant plus qu'il met en scène des personnages attachants, tous un peu, on s'en doute, des alter ego de l'autrice. Voilà sans doute, en plus du talent d'écrivaine de Calvo, qui sait jouer de la langue pour qu'elle parle au lecteur, ce qui rend ce livre si touchant : il discute avec notre époque. Tu l'évoquais précédemment en abordant la dichotomie technologie très marquée qui apparaît dans cet ouvrage, écho aux espoirs des citoyens de nos sociétés en marche vers la dystopie. Il faut y ajouter la modernité des propos et des mises en scène qui fournissent à Toxoplasma des accents progressistes, féministes, libertaires. Il est aussi l'expression d'un amour évident de l'autrice pour un pays qui l'a accueilli, entière, tandis que le sien ne l'a pas comprise, pour ses habitants qui sacrent et qui rient, qui s'aiment et se battent, qui tentent de vivre et de donner du sens à leurs vies, dans une concrétisation matérielle de leurs aspirations ou plus virtuellement, sur la toile de l'Internet, en espérant que cela dure jusqu'à la fin, même pour peu de temps.

Toxoplasma, David Calvo (2017), La Volte, octobre 2017, 384 pages, 19€