Premièrement, l'auteur. Pour des raisons évidentes (Le Sermon sur la chute de Rome, Le Principe), tu as prévu de lire l'intégralité de la bibliographie de Jérôme Ferrari. Cet auteur fait très clairement partie des meilleurs écrivains français contemporains. Dans le secret, roman de 2007, le confirme un peu plus. Cette histoire de drame familial corse a pour figures principales deux frères en lutte avec leurs secrets et leurs mensonges, qui provoquent, ou ont provoqué des catastrophes au sein de leur famille. Le texte s'avère poignant, ne peut laisser insensible, même s'il met en scène un personnage détestable (Antoine), dont la personnalité ambivalente est contrebalancée par des figures amusantes (José) et attachantes (Paul). Une réussite qui n'a, à ta connaissance, pas fait parler d'elle, et qu'il serait un tort d'écarter d'une liste de lectures.
Autre auteur qui semble incapable de décevoir, James Lee Burke a signé en 2010 (parution en France en 2013) une nouvelle enquête de Dave Robicheaux, intitulée L'Arc-en-ciel de verre. Tu avais pu juger, précédemment, avec La Pluie de néon, à quel point la bonne réputation des polars de l'auteur américain était méritée. Cette enquête voit le célèbre enquêteur louisianais affronter une célèbre famille de la région, afin de démêler les meurtres de jeunes filles pauvres. James Lee Burke signe encore un roman réussi, parfaitement mené, tendu, inquiétant, mettant en scène des personnages rabotés par l'alcool et la soumission aux puissants.

Si l'auteur représente parfois le critère de sélection d'un livre, une autre optique pour le choix de tes lectures est la thématique. Celle de la guerre du Vietnam représente un sujet intéressant à tes yeux, même si les romans qui traitent ce thème ne sont pas toujours très bons. Les Guerriers de l'enfer, roman de Robert Stone, lauréat du National Book Award, ne s'avère pas sans qualités, même s'il ne t'a personnellement pas transcendé. L'auteur n'y traite pas tant la guerre du Vietnam que les trafics de drogues organisés par les G.I. revenant au pays. Robert Stone brille dans l'incarnation de la déliquescence de la société américaine au travers de personnages sombres, marqués par la guerre de différentes manières, pourchassés par des agents gouvernementaux venimeux. Le roman se révèle assez dur mais ne réussit pas tout à fait à convaincre le lecteur exigeant en quête d'une vraisemblance absolue dans toutes les scènes et tous les personnages.

De plus, tu te fis volontiers, parfois, à des découvertes au cours de rencontres dans ta librairie de prédilection. Mesurer le monde, ouvrage signé Ken Alder, historien américain qui s'est penché sur l'épopée de la création du mètre, fut présenté par l'infâme macroniste Cédric Villani lors de son intervention à Charybde. Il avait fort bien vendu ce livre, qui s'avère aussi intéressant, par sa thématique historique et scientifique, que le mathématicien le prétendait. Dans la forme, on a vu narration moins âpre, plus épique, texte mieux écrit. Mais c'est, pour un roman-essai, un élément secondaire.  

Il peut aussi t'arriver de t'intéresser particulièrement à une maison d'édition. Zones Sensibles, qui publie des essais scientifiques abordables (en général) au commun des mortels, se révèle une très bonne source d'approvisionnement en livres passionnants. Quand la raison faillit perdre l'esprit en est un exemple indiscutable. Écrit par Judy L. Klein, Rebecca Lemov, Michael D. Gordin, Lorraine Daston, Paul Erickson et Thomas Sturm, il traite de la rationalité de la guerre froide, ou pour essayer de résumer, des études réalisées pendant toute la période en question pour définir une définition à la raison et trouver comment développer des moyens de la faire appliquer dans les décisions politiques (notamment) afin d'éviter l'holocauste nucléaire (en particulier). Le bouquin explique surtout comment ce sujet d'étude a mobilisé des experts de nombreux domaines différents (philosophes, sociologues, psychologues, mathématiciens...) rarement, voire jamais, amenés à collaborer jusque-là, pour faire avancer la compréhension du comportement humain. Le livre s'avère donc passionnant, même si les auteurs prennent parfois trop le parti que le lecteur connaît bien le sujet abordé (ce qui en déroutera certains). On regrettera également un travail de relecture insuffisant, le texte étant bourré de coquilles, ce à quoi les éditions Zones Sensibles ne t'ont pas habitué. Mais bon...

Enfin, tu peux être amené à choisir un livre en raison de sa réputation ou en suivant les conseils de tes amis ou prescripteurs, comme la Salle 101, qui en la personne de Raoul Abdaloff, a parlé de Délivrance de James Dickey. Cette aventure morbide tient toutes ses promesses, tenant globalement en haleine. Il y a quelques lourdeurs, le narrateur s'attardant sur nombre de ses sensations et perceptions de la nature sauvage qui les entourent, lui et ses compagnons de mésaventure. Si cela apporte de la vraisemblance, c'est parfois au détriment du rythme. Certaines tournures de phrase sont parfois également alambiquées, ce qui est peut-être à reprocher au traducteur. Mais Délivrance reste un thriller du genre Nature Writing à lire.

Dans le secret, Jérôme Ferrari (2007), Actes Sud, Babel, août 2010, 194 pages, 7,70€
 
L'Arc-en-ciel de verre (The Glass Rainbow), James Lee Burke (2010), traduit de l'anglais par Christophe Mercier, Rivages, Noir, juin 2015, 562 pages, 9,50€
 
Les Guerriers de l'enfer (Dog Soldiers), Robert Stone (1973), traduit de l'anglais par Michel Pétris et Marie Kalt, Gallimard, Folio Policier, mai 2005, 448 pages, épuisé (?)
 
Mesurer le monde (The Measure of All Things. The Seven-Year Odissey and Hidden Error that Transformed the World), Ken Alder (2002), traduit de l'anglais par Martine Devillers-Argouarc'h, Flammarion, Libres Champs, août 2015, 658 pages, 9€
 
Quand la raison faillit perdre l'esprit (How Reason Almost Lost Its Mind), Judy L. Klein, Rebecca Lemov, Michael D. Gordin, Lorraine Daston, Paul Erickson & Thomas Sturm (2013), traduit de l'anglais par Jean-François Caro, Zones Sensibles, avril 2015, 312 pages, 23€
 
Délivrance (Deliverance), James Dickey (1970), traduit de l'anglais par Jacques Mailhos, Gallmeister, Totem, avril 2015, 288 pages, 10,50€