Pour commencer, un peu d’histoire.
Stefano Tamburini crée Ranx en 1977, alors que l'Italie connaît un climat de violence sociale. Il imagine une Rome de 1988 divisée en niveaux qui représentent autant de séparations de classes. Le personnage de Ranx (ou RanXerox), androïde conçu à partir d’une imprimante Xerox par un « délinquétudiant » impliqué dans les attentats de 1986, y évolue avec une brutalité extrême, à la recherche de drogues et d’argent pour lui et sa petite amie Lubna, 12 ans. Tamburini répond, avec une première aventure (qui ne devait pas connaître de suite), à l’ambiance régnant en Italie, dans les rues mal famées qu’il fréquente. La bande dessinée paraît fin des années 70 dans la revue Cannibale créée par Tamburini et quatre copains (dont Liberatore). Elle rencontre un grand succès, qui force son auteur à imaginer une autre histoire, qui sortira en 1981 dans le magazine italien de BD Frigidaire et en France dans L’Echo des Savanes. Il laisse à cette occasion le crayon à Tanino Liberatore, qui réalise les dessins… et les couleurs. Ranx quitte alors Rome pour New York, où se déroule la fin du chapitre 2 de la série (Ranx à New York, 1981), et l’intégralité du 3 (Bon anniversaire Lubna, 1983). Un quatrième tome devait paraître, mais Tamburini meurt d’une overdose 1986. Alain Chabat, le cinéaste, reprendra le flambeau une dizaine d’années plus tard, en 1997, signant un scénario mis en image par Liberatore. Ce sera Amen !, dont l’action prend place en 1988... donc dans le passé… Mais peu importe…

Quand on parcourt les pages de Ranx, on est frappé par le style des dessins. Le premier chapitre (les petites histoires parues dans Cannibale), réalisé par Tamburini, en noir et blanc, possède une simplicité, une vitalité et une rudesse qu’on ne rencontre pas dans la bande dessinée grand public. Ensuite, Tanino Liberatore amène un trait plus abouti, moins brutal. Sans doute pourrais-tu le qualifier de plus policé, s’il ne représentait pas des scènes d’une extrême crudité, sexuelle, ainsi que dans la violence. En tout cas, il s’avère ancré dans son époque, très eighties. Ceci tant dans l’esthétique de certains décors et des vêtements des personnages (tout en réussissant, par moment, à signer des images restant impressionnantes aujourd’hui : le Colisée transformé en hôtel, une fontaine de Trévi revisitée…), qu’en raison d’une palette de couleurs qui apparaît, de nos jours, vintage. Toutefois, tous ces éléments fonctionnent toujours assez bien, pour décrire une société futuriste encore étrangère, car la nôtre n’a pas atteint la même décrépitude. Il s'avère clair, par contre, que si Ranx se classe parmi les œuvres cyberpunks, elle est arrivée trop tôt pour anticiper le numérique et l’ignore totalement, pour présenter uniquement des technologies analogiques. Si Amen !, chapitre beaucoup plus récent, rectifie un peu le tir, les tomes précédents constituent un plaisir de lecture basé sur l’aspect visuel et le déchaînement d’action, et pas son aspect prospectif.
Il s’agit là d’ailleurs de la limitation scénaristique de cette bande dessinée, qui parle plus aux tripes des lecteurs qu’à leur intellect. Les aventures de Ranx apparaissent comme des successions de phases d’une violence extrême, entre lesquelles s’intercalent des scènes ou des filles – voire fillettes, tu y reviendras peu après – dénudées batifolent avec des hommes aux sexes démesurés (surtout celui du « héros », qui, certes robot, n’en possède pas moins un organe sexuel). Cela dit, les auteurs nous proposent des métropoles du futur livrées aux criminels, aux psychopathes qui perpétuent des massacres n’émouvant pas plus les foules qui en sont victimes, tant elles paraissent habituées à ce type d’événements. Les riches eux, occupent des niveaux qui leur sont réservés, ou des villas où ils peuvent se réunir en toute sécurité pour des parties extravagantes. Mais si les décors de Ranx et l’atmosphère dans laquelle baigne la bande dessinée parlent d’eux-mêmes, les histoires vécues par Ranx, elles, se révèlent superficielles. Sans doute trop, car toutes se basent sur un schéma répétitif : Lubna se retrouve en danger, Ranx part la tirer d’affaire en usant de toute la violence possible, semant la mort – parfois, grand prince, seulement la mutilation – derrière lui. Encore une fois, le dernier tome, venu plus tard, remonte un peu le niveau. Il tente de développer une intrigue plus complexe et laisse apparaître d’autres aspects de ce futur moribond : terrorisme, guerre nucléaire, pollution des océans… mais le format trop court empêche Alain Chabat de s’attarder suffisamment sur les éléments prospectifs de son scénario.
Tu regrettes surtout, et tu te poses question, concernant les scènes de sexe qui parsèment la bande dessinée. Lubna et ses copines ont dans les 12/13 ans, 15 ans dans le quatrième opus. Ce sont encore des gamines, certes dégourdies, indépendantes, vivant dans la rue, accrocs à toutes sortes de drogues ; il paraît évident que Tamburini cherche à critiquer une société qui tend à rendre les enfants, désenchantés, adultes de plus en plus jeunes, à les hypersexualiser, à les transformer en marchandise sexuelle, à normaliser la pédophilie. Toutefois, les représentations de ces adolescentes nues relèvent sans doute de la pédopornographie. Sans ces scènes, Ranx apparaîtrait probablement une BD moins sulfureuse, moins choquante. Mais les auteurs tombent dans la provocation facile, et malsaine. En tout cas, tu espères qu’eux-mêmes ne succombaient pas ici à leurs propres fantasmes…

Tu possèdes cette bande dessinée dans une édition intégrale de petit format, publiée par Drugstore il y a quelques années, maintenant épuisée. Il semble toutefois qu’elle ait reparu en grand format et tout bédéphile curieux peut donc se la procurer pour se forger son avis. Tu restes convaincu que cette BD mérite d’être lue. Elle a marqué son époque. Sa lecture s’avère saisissante, grâce à ce rythme, cette explosivité qui caractérisent chaque aventure de Ranx, parce qu’elle choque – peut-être pas autant le lecteur d’aujourd’hui que celui des années 70-80. L’univers mis en place par Tamburini et Liberatore conserve sa pertinence, même s’ils l’ont situé dans les années 1980. Ils se sont trompés d’un siècle, mais ont ainsi alerté leurs contemporains de l’effondrement possible, à court terme, d’une société déshumanisée.

Ranx, Alain Chabat, Tanino Liberatore & Stefano Tamburini (1977, 1981, 1983, 1997), Drugstore, Les Intégrales, avril 2010, 196 pages, épuisé
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