Ton introduction t’a démontré la difficulté que représente la composition d’un texte court dont une lettre doit s'absenter (en l’occurrence le « e »). Georges Perec, dans La Disparition, entreprend la mouture d’un roman entier ! Comme lui, tu as un peu triché, usant d’anglicisme, de périphrases, d’inventions de mots, de jeux avec les niveaux de langue. Pourquoi G. P. se lance-t-il dans cette entreprise hasardeuse ? Comme il l’explique dans le post-scriptum qui suit le récit, initialement pour répondre à un pari, puis pour le simple plaisir de la contrainte d’écriture, et enfin en raison des possibilités littéraires que lui ouvrit la limitation imposée. Bref, en digne membre de l’Oulipo, Perec s’amuse avec la langue française, la forme du roman, de la narration, incorporant nombre de listes, des poèmes, des chansons, et cætera.
Résultat : une histoire d’une drôlerie certaine, bien qu’alambiquée.

Il faut en effet pas mal d’efforts pour entrer dans l’aventure nébuleuse imaginée par Perec. La contrainte de l’absence de e oblige l’auteur à des circonvolutions narratives. Toutefois, il se fait fort d’en rajouter, au risque d’égarer le lecteur qui doit s’accrocher pour suivre les péripéties d’Anton Voyl, mais surtout de ses amis qui se lancent, après sa disparition, à sa recherche. Ils devront faire face à une malédiction qui les poursuit, ainsi que leurs familles respectives, et les fait passer de mort à trépas les uns après les autres. Le tout en six parties (sans la deuxième), soit vingt-six chapitres (mais pas de cinquième, qui comme le e dans l’alphabet, est oblitéré). La Disparition se présente donc comme une enquête policière, que tu désignerais volontiers d’amatrice (en tout cas menée par des non professionnels), bien que ses acteurs soient assistés d’un couple de policiers peu efficaces. Certes, elle ne possède pas, en fin de compte, les qualités d’une grande saga. Néanmoins, la recherche des amis disparus, de l’origine des disparitions successives, se déroule de manière complexe, qui se prête à des situations cocasses parsemant le récit d’humour. Ce ne sont d’ailleurs pas tant les scènes qui amusent le lecteur – qui t’ont amusé – que de voir comment l’auteur se tire parfois d’affaire. S'il brille pour échapper à l’introduction d’un mot à « e », il joue en parallèle les équilibristes, multipliant les énumérations, rallongeant les phrases, au risque de se trouver coincé par une langue française pleine de voyelles.

La Disparition, Georges Perec (1969), Gallimard, L'Imaginaire, septembre 2018, 328 pages, 11€
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