1. Le roman n’est pas accompagné d’une carte

Après ton achat, tu as eu beau feuilleter l’ouvrage d’un bout à l’autre, tu ne trouvas aucune carte en annexe. Il s’avère rare qu’un roman de fantasy ne dispose pas de son plan, totalement inutile en vérité, béquille à l’imaginaire du lecteur et à l’écrivain incapable de décrire correctement son univers avec des mots. Pourtant, comme le laisse supposer son titre, Un long voyage fait traverser maintes contrées à ses personnages. Le narrateur (Liesse) va ainsi quitter son archipel natal (Roh-Henua) pour une lointaine péninsule méridionale (Solmeri) de l’Empire qui l’a vu naître (Quaïma). Toutefois, l’autrice ne signe en aucune manière une aventure maritime, ou routarde, à laquelle il paraîtrait commode d’attacher une carte. Elle passe même rapidement sur ces déplacements sans intérêt en eux-mêmes. Son récit porte bien plus sur le voyage au travers de l’existence. Liesse nous raconte en effet une bonne partie de sa vie, d’enfant répudié, sauvé grâce à un contrat d’esclavage1, qui deviendra l’assistant d’une des figures majeures de la puissance quaïmite en déclin (Malvine Zélina de Félarasie).

2. Le récit ne possède aucun héros

Claire Duvivier a placé au centre de son récit ses personnages. Ils en constituent le sujet principal. Ceux-ci s’avèrent d’une grande crédibilité. L'histoire de Liesse permet à l’autrice de parler des habitants d’un Empire, de leurs coutumes, de leurs différences, qu’une administration régalienne cherche à estomper sans y parvenir, et des relations que ces dernières engendrent. Ce monde – qui pourrait être le nôtre dans le futur ou exister en parallèle – paraît crédible. En cela il évoque nos sociétés actuelles et comment elles fonctionnent : le passé qui pèse de tout son poids sur le présent, les xénophobies, les injustices, les états qui déclinent… Connais-tu une seule personne qui, dans notre réalité, si injuste, voire barbare, possède les qualités du héros ? Non. Il n’y en a donc pas non plus dans Un long voyage. Seulement des êtres qui cherchent à s’enrichir, à glaner du pouvoir, à s’émanciper, à survivre, à s’aimer. Cela n’empêche pas quelques personnages de commettre des actes de bravoure, mais ils s’avèrent souvent, au final, bien stupides. Pas de guerriers surpuissants dans ce roman-ci, ni de preux chevaliers ou de gentils vilains.

3. Les personnages et les lieux possèdent des noms crédibles

Tu as déjà commencé à citer quelques noms propres choisis par l’autrice. En voici quelques autres : Vedran, Cusma, Merle, Danica, Guivre, Irajanne, Neccafi… Autant de noms qui ne comportent que des lettres qui se prononcent, qui font rang contre les h tentant de s’immiscer. Les c plient mais ne rompent pas sous les assauts des k opportunistes. Les i se dressent fièrement face au Grand Remplacement par les y.

4. Le livre n’est pas raciste

Bien que se déroulant presque intégralement dans des contrées reculées de l’Empire quaïmite, où vivent des populations aux types différents du standard métropolitain, Claire Duvivier n’évoque jamais inutilement, ni lourdement, les différences physiques de ses personnages. On ne sait pas si Liesse possède une peau foncée, mais on nous indique qu’il est grand (plus que la moyenne). Des autres protagonistes, on en apprendra plus sur leurs mimiques et leurs gestuelles que sur leurs apparences générales.
Pourtant, Un long voyage parle de racisme. Ou peut-être plutôt de discrimination. Mais Claire Duvivier ne tombe pas dans le piège qui happe en général les auteurs de fantasy (catégorie à laquelle elle n'appartient pas, le rappelles-tu). À savoir, l’utilisation de la complexion comme élément distinctif, par exotisme ou pour dissocier des peuples, des nations, des pouvoirs politiques et militaires. Il ne s'avère en réalité pas très dur de ne pas commettre cette erreur. Il suffit de le vouloir, d'exprimer de l'empathie, de ne pas se montrer idiot et, éventuellement en plus, raciste (le premier peut aller sans le second, mais la réciproque n’existe pas). Avec subtilité, Claire Duvivier trame un récit dans lequel s’imbriquent des thématiques humaines fortes comme on n’en rencontre presque jamais en fantasy, et pas souvent avec autant de finesse dans les autres littératures.

5. Il n’y pas de magie, ni de créatures fantastiques dans le roman

Malgré tes assertions précédentes, Un long voyage ne se révèle pas qu’un texte « social ». Du suspense maintient le lecteur en haleine. Des péripéties accélèrent le récit. Il y coule du sang et des larmes. Cela dit, l’autrice n’utilise aucun ressort habituel du genre fantaisiste, à savoir les monstres et la sorcellerie.
Ayant affirmé cela, tu pourrais presque arrêter ta chronique ici. Un roman de fantasy sans êtres fantastiques issus ou inspirés d’un folklore quelconque paraît déjà louche. Sans magie non plus, il s'agit quasiment de littérature blanche !
Or, Claire Duvivier ne met en scène aucune bestiole bizarre. Tous ses personnages sont humains. Ils possèdent des chiens comme animaux de compagnie ; ils montent des chevaux.
Pire, l’autrice n’évoque jamais aucune magie. Il survient dans le récit, tout de même, des événements qui n’obtiennent pas d’explications, et qui joueront un rôle majeur, déclencheur des situations qui impliqueront les protagonistes principaux à Solmeri. Mais aucun éclaircissement n’est fourni uniquement parce que le narrateur, et tous ceux qui les ont vécus, n’en disposent pas eux-mêmes. Il n’y a pas de sorcier, de mage, derrière cela, mais clairement de la technologie (des mécanismes, des leviers), dont la compréhension a été perdue. « toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie », disait Arthur C. Clarke. Pour une société comme celle de Quaïma, qui a oublié les secrets de la science à l'œuvre (mais les maîtrisait des siècles en arrière), celle-ci pourrait paraître magique. Cela dit, à aucun moment les personnages n’évoquent des phénomènes surnaturels ou indicibles. Ils expriment une stupéfaction et une incompréhension d'esprits cartésiens face à l'observation de phénomènes inexpliqués, mais pas une hébétude craintive face à une puissance impénétrable.

6. Le roman n’est pas sexiste

Il s'avère frappant, en lisant Un long voyage, de réaliser à quel point la fantasy paraît sexiste. Pourquoi ? Parce qu’on se surprend, en parcourant le roman de Claire Duvivier, de la place que cette dernière donne aux femmes dans son histoire, mais surtout dans la société qu’elle décrit. Cette surprise, elle provient de la difficulté des auteurs et autrices du genre en question, malgré toute la liberté d’imagination dont ils jouissent, à conceptualiser une humanité égalitaire. Ceci, soi-disant par souci de véracité historique (alors que mettre en scène des trolls et des dragons ne leur pose pas de problèmes). Or, ici, pas de sexisme. Les personnages ne dénigrent pas les autres en fonction de leur sexe. Les femmes pratiquent apparemment les mêmes métiers que les hommes (y compris militaire et – Sapristri ! – elles peuvent devenir générales. Ce qui, par ailleurs, semble conforme à la réalité historique de certaines civilisations anciennes...) Les figures féminines ne se définissent pas par les violences sexuelles qu’elles auraient subi. Le décalage se révèle saisissant avec ce qu'elles vivent dans notre monde réel. L’autrice imagine finalement par de simples placements à un niveau équivalent de tous les personnages, masculins comme féminins, une société sexuellement égalitaire. Elle ne milite pas. Impossible de lui reprocher un féminisme hystérique (féminisme apparaissant davantage comme une qualité et l’hystérie caractérisant plutôt ceux qui s’y opposent). Elle participe avec ce roman à laisser infuser le concept utopique d’une collectivité humaine paritaire.

7. Le roman n’est pas viriliste

En lien avec ce qui précède, tu ajouteras que le roman, tout naturellement, ne comporte pas le biais classique du virilisme bon teint propre à la fantasy. Ce genre, dont se détache clairement Un long voyage par la finesse de son propos, met la plupart du temps en avant les mâles et les qualités que notre imaginaire collectif, biaisé par un patriarcat institutionnalisé, leur associe. Ici, tu feras écho à ton point n°2 sur les héros. Il n’y en a pas, et encore moins les militaires. Le salut des personnages arrive par l’usage de l’intelligence, de la diplomatie, du respect des uns envers les autres et des promesses tenues (et les malheurs par leurs inverses). Les porteurs d'épées (et de quéquettes) ne sauvent pas grand monde (personne en fait) dans ce roman.

8. Le roman est bien écrit

Claire Duvivier déroule son récit sans user d’un style novateur qui forcerait à inventer un nouvel -isme à ajouter à son nom. Les membres de L'Académie Française peuvent reprendre leurs siestes entrecoupées par les fuites urinaires. Toutefois, on sent une maîtrise aiguisée du français et de l’art de la narration, que peuvent lui envier nombre d’auteurs de tous genres. La fantasy ne brillant pas par la qualité stylistique de ses ouvrages, même les plus cultes, Un long voyage se dissocie d’autant plus de ce genre auquel on voudrait le rattacher. Probablement, de plus, l’éditeur des Forges de Vulcain a-t-il réalisé son travail de conseil et de correction (il a pris soin, en plus, d’offrir au récit une belle couverture signée Elena Vieillard et une maquette lisible).

9. Le roman est bon

La fantasy s’avère, de ton point de vue, un genre dont on n’a plus à prouver la nullité intrinsèque. Les exceptions se trouvant difficilement, elles peuvent confirmer la règle, ou échapper au classement. Par tous les aspects cités précédemment, tu ne placerais pas Claire Duvivier et Un long voyage aux côtés d'œuvres et de leurs auteurs qui ne méritent pas le rapprochement2.

10. Le roman ne fait pas partie d’une série

Un long voyage ne constitue pas le troisième tome du second arc d’une saga spin off d’une trilogie précédemment éditée. Il se suffit à lui-même et n’appelle pas de suite.
En fait, tu pourrais presque le regretter…

 

1On te pardonnera cette formulation raccourcie et potentiellement polémique : en aucune manière Claire Duvivier ne justifie une quelconque forme d’esclavage ni son roman ne l’encourage.

2Tu repenses avec tendresse (ou pas) au pompage éhonté de Tolkien par Robert Jordan dans La Roue du temps, de l'ennui mortel ressenti en lisant Chien du Heaume de Justine Niogret, de la sodomie à trois mains dans un des romans de la série L'Agent des ombres de Michel Robert. Mais pas du tout, car tu as tout oublié d'eux tant ils sont creux, des volumes des Aventuriers de la mer de Robin Hobb ou des bouquins de David Gemmell. Et vraiment, non. Tu ne peux pas y associer Un long voyage de Claire Duvivier.

 

Un long voyage, Claire Duvivier (2020), Aux Forges de Vulcain, mai 2020, 322 pages, 19€
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