Demande, et tu recevras raconte la descente en enfers (quoique cette expression s'avère un peu excessive) de Milo Burke, chasseur de mécènes dans une petite université américaine de seconde zone. Après avoir insulté une élève, fille capricieuse à papa millionnaire comptant parmi les pourvoyeurs de fonds de l’Université, il a été renvoyé. Toutefois, quelques temps après, il se voit recontacté par son ex-employeur. On lui propose de récupérer son emploi – par ailleurs minable –, pour lequel il ne possède pourtant aucune compétence – et, de plus, aucun talent permettant de compenser ce manque de qualification –, s’il conclut un contrat avec le richissime Purdy Stuart. Ce dernier se trouve être un ancien copain de fac de Milo, ce qui explique la proposition qui lui est faite : l’Université espère que l’amitié qui liait Milo et Purdy facilitera les tractations. Au chômage, un enfant de 5 ans à charge, son couple à la dérive, Milo accepte la mission.
Au risque d’en raconter trop, il te faut dévoiler un peu plus l’intrigue du roman. Purdy a un fils caché, Don, qu’il a conçu avec un amour de jeunesse avec qui il a gardé un contact épisodique, sans jamais rencontrer son rejeton, jusqu’à sa mort prématurée dans un accident de la route. Don, après une courte carrière dans l’armée qui s’est conclue avec une participation sanglante à la guerre d’Irak, pendant laquelle il a perdu ses jambes, vit mal le retour au pays. Il a été laissé en grande partie à lui-même et à sa dépression post-traumatique par les institutions militaires. Il s'avère donc perclus de haines, envers ces dernières comme à l'égard de ce père qui n’a jamais daigné faire connaissance et s’est contenté de verser régulièrement de l’argent à sa mère.
Pour le millionnaire, marié et dont la femme est enceinte, le jeune homme représente une menace de chantage. Il veut le payer pour qu’il se taise et Milo doit servir d’intermédiaire pour arranger les choses et faire accepter ce deal à Don.

Milo Burke se révèle un personnage un peu archétypal, qu’on trouve dans bien d’autres romans du même genre. Il correspond au modèle de l’Américain intellectuel de quarante ans, détenteur d’un diplôme d’art, mais qui n’a jamais concrétisé professionnellement son destin de peintre. Devenu mari, puis père, il a petit à petit sombré dans un quotidien routinier et moribond et complètement tiré un trait sur ses rêves artistiques. Milo peut être considéré comme un loser, lâche, manquant totalement d’ambition en toutes choses, qui ne prend jamais vraiment les choses en main et se contente d’assister en spectateur à sa propre vie.
Grâce à ce personnage moyen en tout, voire pathétique, qui doit accomplir une mission qui risque fort d'échouer au regard de son palmarès nullissime en matière de chasse aux mécènes, Sam Lipsyte signe une satire sans pitié et totale de l’Amérique. Tout passe à la moulinette de sa critique.
Ainsi, il attaque le système éducatif et les universités, financées par des fonds privés par l'intermédiaire d'un dispositif de demandes et de faveurs assez obscur et flattant l’ego des donateurs (aucun ne donne de l’argent véritablement pour promouvoir l’intelligence, le savoir et le progrès, mais plutôt pour disposer d'une salle, d'un observatoire, d'un laboratoire à son nom).
Lipsyte dépeint également, avec une moquerie certaine, la famille de bobos américains : ils envoient leurs enfants gâtés, à la limite mal élevés (ou plutôt pas élevés), dans des écoles, de préférence privées, où le programme d'éducation mis en place laisse perplexe ; ils se sentent progressistes grâce à une prétendue ouverture d’esprit (les vrais progressistes se trouvent davantage parmi leurs connaissances) qui n’empêche pas moins des réactions parfaitement en phase avec les principes de notre société patriarcale machiste ; ils vivent, en réalité, une existence sans intérêt du type métro-boulot-dodo.
Bien qu’il critique la famille de la classe moyenne, l’auteur n’épargne pas pour autant les couches aisées. Ses membres sont décrits comme ne sachant pas trop comment utiliser leur argent et ne possédant pas de morale (ou d’éthique), sauf celle que leurs fortunes peuvent leur acheter.
Évidemment, la politique militaire américaine ne passe pas non plus au travers de la volée de bois vert offerte par Lipsyte. Le personnage de Don lui permet en effet de jeter un regard acerbe sur cette dernière et sur la façon dont les vétérans sont traités par le Pentagone.
Pourtant, malgré son caractère satirique, ainsi que la vision presque sans espoir qu’il délivre, le roman réussit à être drôle. Ceci grâce à une galerie de protagonistes grotesques (dans leurs attitudes et/ou leurs convictions), des scènes authentiques pleines d’absurdité et des dialogues mordants, qui démontrent l’incroyable talent de Lipsyte. Il parvient en effet à démolir l’Amérique sans tomber dans le tragique ou l’acrimonieux.
La presse a affirmé beaucoup de choses sur ce livre pour en dire du bien : Le Progrès, Glamour, Livre Hebdo ont été emballés. Télérama aussi, même si le magazine se trompe en déclarant qu'il s'agit du « cri de rage d'un laissé-pour-compte ». On n’a pas affaire, avec Milo, à un laissé-pour-compte, mais bien à un homme en pleine crise de la quarantaine. Il ne crie pas : il se laisse broyer par le système, autant parce qu’il le refuse (il repousse mollement des compromissions qui pourraient le sauver) que parce qu’il se n'oppose pas aux humiliations subies et qu'il croit naïvement que ce même système qui l’a enfoncé va lui offrir une chance de s’en sortir. Dans Demande, et tu recevras, les salauds gagnent, les gens qui ont du cœur doivent se contenter des miettes. Il s’agit là de l’Amérique d’aujourd’hui, et elle rend amer, cynique et mélancolique.

Demande, et tu recevras, Sam Lipsyte (The Ask, 2010), traduit de l'anglais par Martine Céleste Desoille, Monsieur Toussaint Louverture, avril 2015, 416 pages, 23€