L'action de ce troisième roman de Juan Francisco Ferré, paru en 2012 en France (l’édition originale date de 2005), se place dans le pays natal de son auteur, contrairement à ce qu'il fera dans ses ouvrages suivants (en l'occurence, aux États-Unis, pour Providence et Karnaval, Passage du Nord-Ouest, 2011 et 2014). Il s’attache toutefois à traiter, déjà, d’un thème qui a fait l'actualité, ou populaire, d'une manière décalée. Plus encore, dans La Fête de l'âne, il s'agit d'un sujet qui a marqué profondément l’histoire contemporaine de l’Espagne (et dans une moindre mesure celle de la France). Mais il le fait, toujours selon son habitude, à sa manière, en déformant la réalité. L’armée basque indépendantiste devient alors, sous la plume de Ferré, l’Organisation, une force locale extrêmement influente et dont Gorka K, ancien conseiller communal, appartient au bras armé clandestin. Le roman retrace le parcours de cet homme hors du commun, adulé autant que redouté par les partisans d’une nation basque réunifiée, indépendante et souveraine sur son territoire. Il décrit une trajectoire improbable pour un personnage invraisemblable. En effet, le fantastique s’immisce sans scrupule dans la vie de Gorka. Le roman débute ainsi sur une scène d’attentat à la voiture piégée, censé plonger la foule dans la terreur. Mais rien ne se passe comme prévu : le véhicule est catapulté dans la stratosphère, véritablement, tandis que le cratère creusé dans l’asphalte par l’explosion devient une piscine où la population, aucunement affolée, vient se jeter pour se rafraîchir. Quelques pages plus tard, Ferré décrit une tentative d’assassinat sur « l'homme au polo de marque de couleur bordeaux » que Gorka doit abattre d’une balle dans la tête. L’indépendantiste aura beau s’y reprendre à plusieurs reprises, sa cible ne cessera de se relever après avoir encaissé les projectiles expédiés dans son corps. Le livre déroule ensuite, scène après scène, la plongée déliquescente de ce « héros » qui débute avec ces deux coups inexplicablement ratés.

Tu utilises volontairement des guillemets en accompagnement du mot « héros ». Juan Francisco Ferré a l'habitude de maltraiter les protagonistes de ses romans, dont il ne dessine pas des portraits flatteurs. Tout comme Alex Franco dans Providence, ou DK dans Karnaval, Gorka K ne se révèle pas une personnalité exemplaire. Et en effet, La Fête de l’âne apparaît davantage comme le récit des déboires d’un terroriste qui échoue en tout (et en particulier dans le domaine de l’attentat) que celui d'une figure suffisamment brillante pour devenir mythologique. En héros typique de Ferré, le sexe l'obsède (il s'avère, par ailleurs, homosexuel). L'auteur nous décrit volontiers quelques-unes des séances pendant lesquelles il masturbe son énorme pénis en regardant la télévision, ou affublé d'un uniforme asseyant une autorité dont il rêve. Violent et impitoyable, il ne renvoie pas une image correspondant à celle, idyllique, de pays de Cocagne, de l'Euskadi véhiculée par l'Organisation. Juan Francisco Ferré s'amuse du personnage qu'il a créé. Il le malmène. Les pires choses imaginables – en fait, surtout celles qu’on n’aurait pas imaginées – arrivent à Gorka. Ce personnage s'avère parfaitement kafkaïen, ainsi que le suggère son initiale patronymique, K, qu’il partage avec le protagoniste du Procès du célèbre auteur austro-hongrois. Il ne possède aucune prise sur les événements. Il est victime de la fatalité et ne comprend pas ce qui survient autour de lui. Rien ne paraît disposer d'un sens si on interprète les choses sous la logique du monde qu’il croyait connaître. Monde qui semble déterminé à présent à le voir disparaître.
Cette image à caractère pitoyable (bien que Gorka ne fasse jamais concrètement pitié au lecteur) est renforcée par la série d’événements qui émaillent la carrière de Gorka et que Juan Francisco Ferré nous raconte avec la verve et l’humour qu’on lui connaît. De ce fait, La Fête de l’âne apparaît clairement comme une critique du mouvement indépendantiste. Autant, en apparence, pour clarifier sa pensée et ses propos que pour rajouter une note humoristique en se moquant de lui-même, l'auteur se met en scène dans le roman. Il se présente en écrivain fréquentant les plateaux de télévision pour promouvoir ses livres polémistes sur la question basque. À l'instar de Gorka, qui ne sait plus s’il doit, en regardant les interviews de cet « écrivaillon », se pâmer ou vitupérer, le lecteur est déboussolé. Impossible de déterminer la véritable teneur des opinions de Juan Francisco Ferré, car il se place en chantre d’une politique qui repose sur une moquerie et rit en même temps de celui, lui-même, qui la prône.
Cela dit, aujourd’hui comme déjà à l’époque de sa parution originale, il importe peu de connaître l'avis réel de Ferré puisque La Fête de l’âne se révèle avant tout un roman de l’absurde. À l’image des autres livres de l’écrivain espagnol, celui-ci se base sur une actualité brûlante, un défraiement de chronique qui va attirer l’attention du lecteur. L’histoire racontée s’appuie sur ces événements à caractère iconoclaste pour le plonger dans une fantasmagorie qui, par ce décalage vers l’irrationnel, interroge sur la nature humaine, notre société, le champ des possibles en matière de perversions, surtout, mais aussi d’émancipations – Le Gorka K de la fin du livre diffère à maints égards de celui du début –, qu’il laisse s’épanouir.

La Fête de l'âne (La Fiesta del asno), Juan Francisco Ferré (2005), traduit de l'espagnol par François Monti, Passage du Nord-Ouest, août 2012, 294 pages, 21€