Tu entamas Les Soniques avec appréhension. Le volume faisant plus de 600 pages (imposante table des matières incluse), tu présageais une longue lecture que le style alambiqué de l'introduction, qui s'avère représentatif de celui de l'ensemble de l'œuvre, annonçait difficile. Il te fallut effectivement avancer de quelques poignées de feuillets pour t'habituer au ton emphatique et chantourné employé par les deux auteurs du livre. La présence d'une carte en annexe te fit craindre en l'appartenance de l'ouvrage au genre exécré, parce qu'ennuyeux, répétitif, et « archétypaliste », de la Fantasy. Heureusement, et même si les premières pages te laissèrent perplexes, il s'avéra finalement que tu n'avais pas à t'inquiéter. Cela dit, tu étais convaincu dès le départ que tu tenais entre tes mains un livre rare, tant par sa forme que par sa teneur. Le lecteur potentiel des Soniques devrait sans nul doute se placer dans cette disposition d'esprit pour ne pas risquer de déconvenue et abandonner intempestivement la lecture de ce bouquin incomparable.
Tu dois en partie de t'être trouvé, au moment d'ouvrir pour la première fois l'imposant ouvrage, dans un état de confiance relative, aux artistes qui l'ont signé. Leurs identités, bien que dissimulées sous des pseudonymes, ne s'avèrent pas un secret. Elles ont été largement éventées un peu partout sur le Net. Niccolo Ricardo, alias Nicolas Richard, est fort connu des amateurs de littérature étrangère, puisqu'il officie comme traducteur d'auteurs éminents tels que Thomas Pynchon ou Richard Powers. Grand amateur des arts sonores, il s'acoquine à Caius Locus, aka Kid Loco, DJ et producteur qui jouit également d'une certaine notoriété.

Les Soniques, comme pourrait le laisser présager son titre à un individu perspicace, possède comme thématique la musique. Il s'agit, plus particulièrement et ni plus, ni moins, d'un traité sur « l'art de la bonne musique ». Leurs deux auteurs y passent en revue, avec un humour féroce, tous les aspects artistiques, techniques, managériaux qui permettent de produire de la « canzone », c'est-à-dire de « la très bonne chanson ». Ils démontrent un talent impressionnant de la mise en scène littéraire. Les différents textes qui composent l'ouvrage, tantôt signé Ricardo, tantôt Locus, évoquent en effet un univers intellectuel, un monde et une économie de la musique décalés, mais parfaitement cohérents dans l'approche proposée. Le développement des réflexions des deux artistes, bien que s'appuyant sur des composantes fantasques, s'avère d'une telle solidité que le lecteur se demande par moment (en particulier au début) quelle part représente le sérieux dans leurs propos (une part très importante, semble-t-il, en fin de compte).
Évidemment, la grandiloquence des alter ego de Nicolas Richard et Kid Loco et la profusion des éléments humoristiques dissimulent à peine une interrogation profonde et assez acerbe sur l'industrie musicale. « La musique n'a que sept plaies : les Solfèges, les virtuoses, les compilations, les esthètes, les affaires, neuf interprètes et neuf compositeurs sur dix » indique l'introduction du Livre Premier (La Poéthique) en donnant bien le ton du reste du livre. Les auteurs se placent en effet, non sans une ironie assumée puisqu'eux-mêmes dévoilent par moment un certain manque d'exemplarité, en théoriciens donneurs de leçons. Ils dénigrent, recommandent, dénoncent, conseillent, accusent. Ils voient les chanteurs comme des « poètes », des « instituteurs » ou des « clowns », des « animaux de compagnie » dont l'impresario doit prendre grand soin, au même titre que de l'orchestre. Leurs Politiques décrivent les règles, droits et devoirs de tous les acteurs du monde musical, qui, si elles étaient suivies, permettraient d'expurger la musique de tout ce qui la pollue, n'est pas canzone. Personnellement, tu n'as pu t'empêcher, à certains moments, de constater avec une certaine surprise la justesse des considérations des auteurs. The Belleville Manifesto donne le programme d'un mouvement de musiciens vertueux. Il s'accompagne de ce qui semble un règlement de comptes de Locus/Loco et Ricardo/Richard avec certaines figures de l'industrie et de la presse musicales. Seule une grande familiarité avec les deux hommes et le milieu en question permettrait de discerner ce qui appartient à la private joke ou à la véritable confrontation d'opinions. Dans ton ignorance, tu n'as pu que juger cela osé, mais fort amusant.

Le livre s'achève par deux sections qui s'avèrent plus intéressantes qu'il n'y paraît à première vue. Les Échophonies se composent d'une série d'échanges, principalement entre les deux artistes. On y comprend mieux les tenants et aboutissants des Soniques, comment il a été conçu. Ce Livre Sixième dévoile et relativise une partie des choses qui auraient échappé au lecteur. Il s'agit d'une documentation riche et passionnante, qu'il ne faut absolument pas passer outre. Quant à la table des matières, qui s'étale sur plusieurs dizaines de pages, rappelant la richesse de l'ouvrage, il s'avère hilarant de la lire sur toute sa longueur. Tu conseilles d'ailleurs à celle ou celui qui se trouverait intéressé, mais pas totalement convaincu, par le pitch de l'essai, de la parcourir. Il ou elle devrait froncer quelque peu les sourcils, mais aussi sourire, rien qu'à éplucher les titres des chapitres et de leurs paragraphes, ce qui en dit long sur la puissance humoristique de cet ouvrage.

Les Soniques, Niccolo Ricardo & Caius Locus (2009), Inculte, Afterpop, août 2009, 616 pages, 29,50€