Ce premier roman de Perutz possède comme originalité de se dérouler en Amérique, au XVIe siècle, lors de la conquête par Fernand Cortez de l'empire aztèque de Montezuma. Du moins dans sa plus large partie. L'histoire débute (et s'achève) en effet en Saxe (ou dans une région proche) après une bataille à laquelle a participé un narrateur éreinté. Il s'agit, on l'apprendra, de Franz Grumbach, un prince déchu ayant côtoyé les plus grands mais devenu une sorte de mercenaire au service des armées de Charles Quint, son ancien ennemi. La mémoire de son passé s'avère confuse et ce n'est pas lui mais un cavalier espagnol, installé avec d'autres soldats autour d'un feu auprès duquel ils se réchauffent, qui raconte la légende du rhingrave, de l'arquebuse et des trois balles.
Cette histoire se déroule donc dans le Nouveau Monde. Des Allemands y ont déjà mis les pieds et ont engagé des relations amicales avec les indiens de l'empire aztèque. Parmi eux, Franz Grumbach et ses hommes. Mais l'arrivée de l'Armada espagnole, commandée par Fernand Cortez, amène le malheur. Les Espagnols veulent s'emparer des richesses aztèques et rien ne saura faire fléchir leur détermination, et surtout pas des scrupules à user de la plus grande violence. Grumbach, farouche partisan de la cause protestante, ne peut pas sentir les conquistadors, ayant le défaut d'être papistes. Il se montre déterminé à empêcher le succès de l'entreprise de Cortez. Malheureusement, les Allemands ne demeurent plus qu'une poignée et sous-équipés. Ils ne représentent pas une menace pour une armée bien préparée. Grumbach devra s'en remettre au diable pour acquérir l'arme avec laquelle il pourra mettre en déroute les troupes au service de Charles Quint : une arquebuse… et seulement trois balles.

La Troisième balle met donc en scène, on l'aura compris, des personnages historiques (Cortez, Montezuma, le Duc de Mendoza…) mais il ne faut pas chercher dans ce roman des vérités sur la conquête du Nouveau Monde par la Nouvelle-Espagne, ou alors très peu. Car si ces personnages sont présentés de manière flamboyante, il ne leur rend pas grand honneur. Le mode d'exposition s'avère en effet décalé et ironique. Aucun des protagonistes n'est véritablement montré sous son meilleur jour. Leo Perutz décrit certains comme des individus atroces, prêts à toutes les bassesses pour s'enrichir ou acquérir pouvoir et prestige au retour en Europe.
Cette aventure possède donc quelques caractéristiques du drame. Perutz aborde le thème d'une guerre effroyable (mais quelle guerre ne l'est pas ?). Les méthodes barbares des Espagnols, tant vis-à-vis de leurs ennemis aztèques et allemands, que pour trahir leurs compatriotes pour quelques pièces du trésor indien, sont d'une horreur extrême. Un destin funeste attend, comme on le sait dès le début du récit, Franz Grumbach, personnage pétri de bonnes intentions mais qu'il peine à faire triompher, tant sa vie est émaillée de malheurs.
Toutefois, le reste des protagonistes se révèle à peine mieux loti, puisque tourné en dérision par des révélations sur leur couardise, leur lâcheté ou leur bêtise. Même le diable en personne n'y échappe pas. Tout cela pour le plus grand plaisir du lecteur, qui s'amuse donc énormément à lire cette histoire épique. Elle peut sembler confuse, surtout au début, mais il s'agit de s'efforcer d'y entrer pour découvrir que Leo Perutz maîtrise parfaitement son récit, mené de bout en bout de main de maître pour ne jamais lasser ce lecteur. L'action ne s'arrête jamais, ou seulement pour faire place à des scènes au cours desquelles le suspense ou la tension dramatique ne connaissent pas de répit. La Troisième balle fait partie de ces livres qui se dévorent.

La Troisième balle (Die dritte Kugel), Leo Perutz (1915), traduit de l'allemand par Jean-Claude Capèle, Zulma, ZA, février 2015, 336 pages, 9,95€