Parmi les auteurs post-exotiques – Antoine Volodine, Elli Kronauer, Manuela Dragger…–, Lutz Bassmann se caractérise par sa particularité d'écrire les textes sûrement les plus bizarres, mais aussi les plus touchants. Les Aigles puent mettait en scène un homme revenu sur les lieux du camp où sa famille était enfermée, juste après qu'il ait été réduit à néant. Il y racontait des histoires à une poupée calcinée et à un rouge-gorge embourbé dans le magma noirâtre suintant des ruines, résidu de leurs anciens habitants. Danse avec Nathan Golshem décrivait comment une chamane entrait en communication, par des rites et des danses, avec son mari défunt.
À chaque fois, dans la plus pure tradition post-exotique, les récits de Lutz Bassmann retracent la fin des factions révolutionnaires combattant un ennemi capitaliste trop fort pour elles, la disparition de sous-peuples reclus dans des camps de concentration ou d'extermination. Ils mettent en scène des êtres morts, parfois sans s'en rendre compte ou l'accepter, errant dans le Bardo ou ramenés à la conscience par des rituels évocateurs menés par leurs proches.
Black Village est dans cette droite lignée. On y trouve 35 textes. Dans quatre d'entre eux (les deux premiers et les deux derniers) le lecteur découvre trois personnages errant dans le Bardo. Pour rester éveillés, en « vie », ils se racontent des histoires. Ainsi espèrent-ils tenir, tandis que le noir autour d'eux se révèle de plus en plus épais et que les chances d'atteindre leur destination, dont ils ne connaissent plus la nature – s'ils l'ont jamais su –, s'avère de moins  en moins probable. Les autres textes correspondent à leurs récits. Mais comme ils deviennent chaque instant plus faibles, moins attentifs les uns aux autres et à chacun d'eux-mêmes, aucune de ces histoires ne possède de fin.

Il s'agit là de toute l'originalité de ce nouveau livre de Lutz Bassmann, qui se compose donc de narrats interrompus, ou interruptats. En plus de ne pas disposer de conclusions, les textes s'arrêtent subitement, souvent à un moment clef, voire quand elles arrivent à proprement parler à un stade intéressant. Le procédé s'avère quelque peu déstabilisant au début, mais le lecteur s'habitue vite et prend rapidement plaisir à ces arrêts précipités, ces suspensions définitives et haletantes leur apportant un charme indéniable.
Par ce procédé, l'auteur atteint plusieurs objectifs.
D'abord, renouveler une nouvelle fois le genre post-exotique, voire même révolutionner la littérature dans son ensemble.
Ensuite, appuyer le sentiment d'obsolescence de la narration, programmée et subite, à l'image de celle des trois personnages qui racontent.
Enfin, s'abstenir de terminer des récits dont les fins auraient pu se montrer décevantes.

À cette originalité de structure, s'ajoutent les éléments habituels post-exotiques qui en constituent la quintessence et l'inestimable valeur.
À commencer par l'humour du désastre. Les protagonistes vivent une oppression harassante, sont enfermés dans des camps de concentration, errent dans le Bardo, mais cela ne les empêche pas, consciemment ou non, d'être drôles ou de se placer dans des circonstances qui amusent le lecteur.
Également, l'étrangeté des personnages et des situations : les oiseaux géants, les agents de l'Organisation et de son service Action, les révolutionnaires déjà morts qui refusent leur statut ou d'y rester, et cætera. On retrouve dans Black Village un échantillon large et représentatif de tout le folklore post-exotique.

Black Village se révèle ainsi un incontournable des sorties SFFF de l'année 2017.

Black Village, Lutz Bassmann (2017), Verdier, Jaune, août 2017, 208 pages, 16€