L’action de Victus se déroule au XVIIIème siècle, en grande partie pendant la guerre de Succession d’Espagne, qui vit les principales puissances d’Europe s’affronter pour disposer leurs pions respectifs à la tête du royaume hispanique. La France de Louis XIV voulait installer Philippe V sur le trône, tandis que l’Angleterre, l’Autriche et le Saint Empire romain germanique soutenaient Charles III de Habsbourg (dit « Karlangas »). La Catalogne, alors indépendante, se plaçait du côté des alliés anglo-germano-autrichiens.
Le narrateur se nomme Martí Zuviría. Il dicte à sa servante allemande, Waltraud, au crépuscule d’une longue existence, le récit de ses aventures de jeunesse, jusqu’en 1714 et le siège de Barcelone, une des dernières batailles du conflit. Disciple du Marquis de Vauban, élève à Bazoches (la propriété du célèbre architecte militaire), ce jeune fils d’armateur barcelonais devient un spécialiste de la poliorcétique, c’est-à-dire du siège d’une place forte (autant d’un point de vue de l’attaque que de la défense). La première partie du roman décrit son apprentissage de cette science des maganon (Sànchez Piñol invente une confrérie, ou une caste, d’experts qui se distinguent et s’identifient par des tatouages dont le nombre indique le niveau). Suit le récit de la guerre d’Espagne, à laquelle « Zuvi » va prendre pleinement part, en côtoyant certains de ses acteurs majeurs (et réels : le Maréchal de France Jacques Fitz-James de Berwick, le Général espagnol Antoni de Villarroel et quelques autres). Les multiples rebondissements de ce conflit aboutissent à l'assaut sur Barcelone, dont Martí devient un des principaux protagonistes. Il tente ainsi, grâce à ses connaissances acquises auprès de Vauban, de protéger sa ville natale, ses habitants, la femme qu’il aime et les quelques individus qui forment pour lui une famille.

Récit de guerre, Victus s’avère particulièrement épique, avec ses descriptions de sièges, ses tableaux de batailles, les personnages célèbres qu’il met en scène. Albert Sànchez Piñol utilise, en effet, comme base de son texte, des faits réels. Difficile de définir, lorsqu'on n’est pas un historien, à quel point l’auteur interprète et/ou déforme les événements historiques. Il prétend, en préface, s’être montré fidèle à ces derniers, mais avoue, en bon écrivain de fiction, avoir exploité les incertitudes quant à certains épisodes du conflit pour raconter une aventure palpitante, petite Histoire flirtant avec la grande, rendant celle-ci, par certains aspects, plus passionnante, plus touchante quand la chronique peut la faire paraître barbare.
Avec Victus, l’homme de lettres espagnol se place en chantre de la Catalogne, du moins de ses valeurs constitutionnelles de liberté. Toutefois, il semble difficile à quiconque de dresser un portrait flatteur de cette région et de ses habitants, comme l'évoquait ton précédent « papier ». Ses institutions, ses dirigeants, en tout cas ceux du XVIIIème siècle, subissent en effet des critiques acerbes. Malgré tout, au travers des pages du roman, tu t’es surpris à aimer un peu la Catalogne, en partie car, comme beaucoup, tu t'avères enclin à soutenir le petit contre le grand, mais surtout au travers du courage des Barcelonais qui se défendent, avec des moyens dérisoires, contre une armée professionnelle, et sans véritable espoir de victoire.
Victus présente ainsi un caractère dramatique. Il s’agit, on le sait dès le début, d’une chronique d’une défaite militaire. Les « gentils » vont perdre à la fin. Pourtant, le bouquin ne se révèle pas triste (du moins ne se le révèle-t-il pas tout le temps). Sànchez Piñol dose magistralement l’émotion que son récit laisse filtrer, utilisant, avec talent, l’humour pour mitiger la dureté de son ouvrage. Pour ce faire, il a choisi un narrateur qui par son caractère emporté, ses sarcasmes et son objectivité toute relative, tempère la noirceur des événements. L’auteur emploie également un ressort comique qui fait ses preuves tout au long du livre, interrompant la narration par des scènes amusantes entre le Zuvi vieillard et une Waltraud lui servant de scribe souffre-douleur. On sourit donc volontiers des frasques et mésaventures de Martí Zuviría, ainsi que de celles d’autres protagonistes. Il faut dire que Sànchez Piñol dépeint des individus incroyables, intrigants, attachants ou détestables, et surtout pas manichéens, à l’image du principal intéressé, qu’on aime pour son humanité et qu’on déteste pour son cynisme, tout à la fois.
Si les personnages, hauts en couleurs, participent grandement à la qualité du livre, la passion qui étreint le lecteur pour Victus est nourrie par davantage d'éléments. Premièrement pour tous les détails fournis, véridiques ou inventés (au final, peu importe la véracité de ces derniers), sur les célébrités authentiques croisées par Zuvi. Ensuite par le caractère instructif du roman. Tout d’abord du point de vue culturel, puisque qui est peu instruit de l’Histoire de l’Espagne découvrira un chapitre majeur de celle-ci. Enfin par d’autres aspects plus techniques, comme l’organisation politique de la Catalogne, ou, plus particulièrement, la poliorcétique. Tu n’imaginais, pas, jusqu’alors, qu’il existait une spécialité, une science, du siège.

Victus, de ce fait, se place très clairement parmi les meilleurs récits historiques que tu aies lus. Sa valeur se révèle indéniable. Tant épique qu’instructif, il possède les qualités des grands romans, l’intelligence et l’émotion, qui constituent les ouvrages passionnants.

Victus (La Campana), Albert Sànchez Piñol (2012), traduit de l'espagnol par Marianne Millon, Actes Sud, Babel, mars 2016, 752 pages, 11,80€