L’autrice finlandaise (et scénariste pour la télévision) a déjà obtenu tes faveurs, ici et en dehors, puisque tu as lu trois autres de ses livres parus en français : Jamais avant le coucher du soleil (2000), la rencontre fantastique entre un homme et un troll ; Avec joie et docilité (2013), une dystopie féministe extrêmement réussie ; Le Reich de la Lune (2018), la version romanesque du film Iron Sky dans lequel les Nazis, depuis leur base lunaire, planifient la conquête de la planète Terre.
Dans Le Sang des fleurs, Johanna Sinisalo met en scène Orvo, dirigeant d’une prospère société de pompes funèbres de Toivonoja, apiculteur amateur et père d’Eero, jeune homme engagé au sein de l’ARDA (l’Armée Révolutionnaire des Animaux). L'action se déroule en 2025. Orvo va se trouver confronté à deux drames, de manière simultanée.
Premièrement la disparation de ses abeilles, victimes du Colony Collapse Disorder (le Syndrome d’effondrement des colonies en français), comme de nombreuses autres groupes de butineuses dans le monde depuis 2006. À tel point que dans le futur décrit par Sinisalo, les conséquences sur la production mondiale de nourriture atteignent un niveau critique.
Deuxièmement, Eero meurt tragiquement, dans des circonstances qui restent longtemps cachées au lecteur. L’autrice nous fait accompagner Orvo dans son travail de deuil.

Le Colony Collapse Disorder (CCD) est un phénomène réel dont peu de gens ont sans doute entendu parler. Il s’agit de la disparition subite de la population d’une ruche, qui ne laisse derrière elle que des larves et leur reine. Personne ne sait dire où se rendent les abeilles qui disparaissent, ni surtout pourquoi. Plusieurs hypothèses ont été avancées quant à sa cause, sans qu’aucune n’ait pu être vérifiée de manière concluante : pesticides, ondes électromagnétiques, champignons, virus, ou même les pratiques d’apicultures itinérantes. Le CCD a durement touché les États-Unis en 2006 et dans une moindre mesure, l’Europe et l’Asie sont affectées également. L’abeille représentant l’espèce pollinisatrice principale, sa disparition en masse empêche la production intensive de fruits et d’une grande partie des céréales, dont le riz. Le CCD constitue donc un danger réel pour notre modèle d'’agriculture et nos sources d’alimentation. Étrangement, les médias ne l'évoquent pas. Tu n’avais jamais entendu parler de ce phénomène avant de lire Le Sang des fleurs. Pourtant, en plaçant l’action de son roman en 2025, Johanna Sinisalo décrit un avenir proche, avec le Colony Collapse Disorder menaçant de faire s’effondrer notre civilisation, qui apparaît parfaitement crédible, et qui fait froid dans le dos.
Au travers de ce sujet, en le transposant à son paroxysme, l’autrice finlandaise aborde des thématiques écologiques. Un des personnages principaux, Eero, le fils d’Orvo, est un militant écologiste, voire écoterroriste. Dans un blog, dont Sinisalo dévoile quelques articles,il évoque ses préoccupations pour la planète, et notamment la menace que représente l’élevage intensif. Son grand-père (le père d’Orvo), Ari, dirige lui-même Toivonoja Meats, une des plus grosses fermes industrielles de Finlande. Il sait donc bien de quoi il parle quand il décrit les pratiques douteuses, et surtout non respectueuses des animaux, pratiquées dans l’industrie agroalimentaire. Au travers des retranscriptions de certains commentaires d’internautes aux textes d’Eero, l’autrice expose les avis contradictoires, souvent bas du front ou réactionnaires des opposants au végétarisme et à la défense des droits des animaux. Si Le Sang des fleurs apparaît comme un roman qui défend l’idée d’un respect des bêtes, il ne délivre toutefois pas un propos extrémiste. Sinisalo ne se positionne pas tout à fait et laisse avec habileté le lecteur se douter, s’il ne le sait pas déjà, que les pratiques de l’industrie agroalimentaire sont douteuses, que leur contrôle doit être réalisé (ou mieux). Mais aussi que nous tous, qui consommons trop de viande, jouons un rôle majeur dans cette chaîne de maltraitance animale1.
Johanna Sinisalo présente, dans ce livre, sa propre, et science-fictive, explication du CCD. Mais tu te garderas bien de dévoiler quoi que ce soit à ce sujet pour ne pas gâcher le plaisir du futur lecteur.

Dans plusieurs de ses romans, Sinisalo évoque un futur probable, en partant d’une thématique actuelle et en l’extrapolant, ou l’amplifiant. Ici, il s’agit du Colony Collapse Disorder. Dans Avec joie et docilité, c’était le patriarcat qui était mis en scène jusqu’à un terrible absurde. Pour ce faire, elle invente des personnages authentiques, attachants, et à travers eux, elle incorpore à ses textes une humanité qui leur donne à la fois plus de profondeur et plus d’ampleur. Elle y développe ainsi des sujets en apparence annexes, mais majeurs : l’homosexualité dans Jamais avant le coucher du soleil ; l’addiction dans Avec joie et docilité ; le deuil dans Le Sang des fleurs. L’autrice distille de cette manière de l’émotion dans son roman, ceci avec beaucoup de finesse et de pudeur, sans pour autant cacher les tourments d’Orvo, ses « déraillements ».
Ce livre-ci démontre donc une nouvelle fois le talent de l’écrivaine finlandaise, qui sait mêler le sérieux de problématiques actuelles ou futures aux sensibilités de protagonistes touchants.

1 Ceux qui voudraient approfondir la thématique pourront se pencher sur Défaite des maîtres et possesseurs, roman de Vincent Message d’une tout autre violence, par certains égards, vis-à-vis du lecteur.

Le Sang des fleurs (Enkelten verta), Johanna Sinisalo (2011), traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, Actes Sud, mai 2013, 288 pages, 22,50€