Tu dois le dire tout de suite, à ton avis, le bouquin qui nous intéresse ici n'appartient pas à la liste des meilleurs livres de Gilbert Sorrentino. Ceux-ci (Mulligan Stew, Steelwork, Red le démon, Aberration de lumière notamment) ont déjà été publiés en français et tu doutes qu'il subsiste des chefs-d’œuvre dans ceux qui restent à traduire. Toutefois, Splendide-Hôtel n'apparaît pas sans intérêt, puisqu'on y trouve nombre d'éléments représentatifs de son écriture, qu'il utilisera dans des ouvrages ultérieurs et plus aboutis.
Splendide-Hôtel se classe dans la partie postmoderne de l'Œuvre de l'auteur. Tu entends par là les œuvres qui ne parlent pas, ou ne sont pas inspirées de l'enfance de l'écrivain à Brooklyn, comparables par leur dureté et leur authenticité à celles de son camarade Hubert Selby Jr (auquel Splendide-Hôtel est d'ailleurs dédié) et dans la lignée de Daniel Fuchs (Un été à Williamsburg). Ici, Sorrentino s'amuse avec – ou de – la langue, la structure du récit, le formalisme, ce que la maquette de l'édition Cent Pages rend à merveille. Le roman prend la forme d'un abécédaire. Son auteur fictif, un poète, offre à chaque entrée un morceau de littérature, de poésie, des divagations ou d'autres étrangetés narratives, inspirés de la lettre dont il est alors question. Au travers de ces textes, ce personnage d'écrivain se dévoile. Il y affiche son admiration pour Arthur Rimbaud, William Howard Glass ou Williams Carlos Williams (poète de la première moitié du XXe siècle qui a influencé nombre d'artistes des années 50, notamment Allen Ginsberg). On y trouve, d'après les postfaces de Hoepffner et de Robert Creeley (un des membres du courant d'avant-garde – projectiviste – de la Black Mountain), nombre de références à leurs œuvres dans Splendide-Hôtel. Pour ta part, tu ne maîtrises pas les travaux des hommes de lettres précédemment cités et ne peut que t'appuyer sur l'expertise de plus cultivés que toi.
Tu connais bien mieux l'Œuvre de Gilbert Sorrentino. Tu peux donc indiquer que ce roman – qui n'en constitue pas vraiment un, comme le fait remarquer très justement Bernard Hoepffner dans le paratexte de cette édition – contient nombre ses marques de fabriques : sa fantaisie, son inventivité littéraire qui lui vaudra l'intérêt de l'Oulipo (réciproque, bien qu'il te semble avoir entendu que Sorrentino avait refusé la proposition d'en devenir membre). Tu trouves nombre de ressemblances entre ce texte et celui que l'écrivain écrira plus tard, en 1979, Mulligan Stew : le narrateur-écrivain, dont l'accumulation des écrits présentés révèlent le tempérament, les aspirations, les situations actuelles et passées. Au travers de ce qui n'en paraît pas un, Sorrentino signe un portrait d'homme de lettres, pas véritablement reluisant, mais à la fois amusant et saisissant par sa subtilité et sa précision narrative, même si on n'y comprend pas toujours tout.
Donc, non, Splendide-Hôtel, bien qu'il s'agisse d'un livre magnifique, comme toujours avec les éditions Cent Pages (couverture sombre, police de titre atypique, résumé en lettrage doré, quatrième constituée d'une photo du Splendid Hotel de Ouagadougou qui n'a rien à voir, mais bon… pour un prix élevé, avoues-le), ne représente pas la meilleure entrée en matière dans l'Œuvre de son auteur. On préférera évidemment, comme tu l'as déjà indiqué dans d'autres papiers, les textes parus chez Actes Sud (les plus abordables financièrement : Petit Casino, La Lune dans son envol, mais surtout l'excellent Aberration de lumière), ceux de la veine brooklynienne (Steelwork, Red le démon) ou le très drôle La Folie de l'or, écrit entièrement sous la forme interrogative. Toutefois, quiconque choisirait d'ignorer cet auteur majeur commettrait une erreur énorme, tant il s'avère amusant, intéressant et/ou stimulant de lire ses bouquins.

Splendide-Hôtel (Splendide-Hôtel), Gilbert Sorrentino (1973), traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner, Cent Pages, décembre 2017, 96 pages, 15€