Ce roman met en scène deux sœurs.
L’aînée, Julie, disparaît à 17 ans, en 1994. Personne ne sait si elle a fugué ou été enlevée (et tuée). Une enquête de police est menée et des suspects arrêtés avant d’être rapidement innocentés. Un tueur en série inculpé quelques années plus tard, que la jeune femme a effectivement croisé ce jour-là, nie avoir commis un meurtre sur cette dernière. Le parcours de l’adolescente est tracé jusqu’à un lac à quelques kilomètres de la ville de résidence de la famille Rouane, où elle se perd totalement.
Plus de vingt ans passent. En 2006, la sœur cadette, Selena, reçoit un appel téléphonique d’une femme qui se présente comme Julie. Tout porte à croire qu'elle dit la vérité. Elle-même s’en convainc. Mais Julie met longtemps avant de raconter son histoire, ce qui lui est arrivé le 16 juillet 2016, et pendant les vingt ans pendant lesquels elle n'a donné aucun signe de vie.
La disparition de Julie du point de vue de Selena, la réapparition de son aînée, leur rencontre constituent la première partie du roman. La Fracture s’ouvre sur un récit subjectif et parcellaire d’une femme qui décrit sa vie, relativement ordinaire, sans cet événement tragique évoqué précédemment. Selena l’a un peu enfoui, volontiers caché à ses proches, car un peu lourd à porter, à expliquer, et parce que peu susceptible d’être éclairci d’une quelconque manière, un jour. Nina Allan signe un portrait crédible d’une Anglaise, dessine à merveille les complexités d’une personnalité et les réactions face à l’improbable retour d’un être disparu. Les protagonistes de La Fracture – pas seulement les sœurs, mais aussi les personnages secondaires, également très soignés – constituent une des qualités majeures du roman.

Il faut attendre la deuxième partie du texte pour découvrir le récit de Julie, vers la page 120 ; l’autrice prend son temps pour développer ses personnages et distiller le suspense. Il ne s’agit pas de celui d’un enlèvement, ni d’une fugue. Nina Allan écrivant de la science-fiction, tu sais, en ouvrant le livre, que des choses étranges vont être racontées. Assurément, car le 16 juillet 1994, Julie a traversé, sans s’en rendre compte, une fracture1 entre notre monde, et un autre, Tristane. Pas besoin d’en dire plus, au risque de gâcher le plaisir de la surprise au futur lecteur.
Tu dois avouer avoir craint, en commençant la lecture de cette deuxième partie de l'ouvrage, de plonger dans une histoire d’exploration d’une planète étrangère, moderne, mais avec un côté assez fantasy. Or, ce genre n’est pas ta tasse de thé. Heureusement, Nina Allan ne déçoit jamais. Elle ne s’attarde que ce qu’il faut sur la description de Tristane pour placer le décor et de nouveaux personnages nécessaires à l’intrigue. Elle manie surtout avec dextérité les modes de narration – à la première personne par Julie, et passages plus « techniques », dont des extraits de livres – pour obtenir un récit plus original et vivant qu'un compte-rendu linéaire de séjour sur un autre monde. La seconde partie coule donc toute seule. Mais pas sûr que si ce deuxième tiers de La Fracture en avait représenté l'élément central, le roman t’aurait plu. Même s'il s'avère d’une importance vitale pour l'intrigue, il n’en constitue qu’une pièce parmi d’autres. Le tout apparaît supérieur aux parties.

Retour à Manchester dans la fin du livre. Le lecteur sait maintenant tout des « aventures » de Julie. Mais Selena, on s’en douterait, n’y croit pas. Elle ne se révélera pas la seule, comme on le découvre dans un chapitre qui rappelle la nouvelle Louisa, je t’en prie, reviens à la maison, du recueil La Loterie et autres contes noirs de Shirley Jackson, paru récemment chez Rivages et que tout le monde a lu2. Et si elle avait raison de se méfier, même si elle reste persuadée que la Julie qui s’est présentée à elle est sa sœur ? Voilà tout l’enjeu de cette partie finale du roman. Nina Allan, usant de subtilités, de zones d’ombres disséminées précédemment, sème le doute. La construction du récit s’avère d’ailleurs exemplaire en termes d’agencement des éléments, anecdotiques pris un par un, mais dont la combinaison prend un sens au final. Toutefois, conformément à la volonté de l’autrice, le lecteur, à l’issue, n’obtiendra pas de réponse claire, et devra échafauder ses propres théories. Pour ta part, tu penses que Noah a tué la Julie de Tristane3. Et toi qui lis cette chronique, quelle est la tienne ?

1 D’où le titre du livre, traduction de The Rift. Personnellement, tu trouves que ce choix fait perdre du sens. Car le rift, terme utilisé aussi volontiers en français, notamment en géographie évoque une déchirure ou une crevasse, plus qu’une fracture. Or, cette « fracture » qui représente le thème du roman se situe entre deux mondes – un authentique rift – autant qu’entre deux êtres – séparés par une fracture.

2 Tu ne vas pas détailler. Il FAUT lire La Loterie... Celles et ceux qui connaissent le texte verront le rapprochement. J’ai du mal à imaginer que Nina Allan ne signe pas là un clin d’œil à la maîtresse américaine du récit fantastique. Celles et ceux qui ne l’ont pas lu doivent simplement s'y mettre.

3 En fait ta théorie demanderait plus d’explications que cela, mais il faudrait alors que tu  spoiles un peu trop.

La Fracture (The Rift), Nina Allan (2017), traduit de l'anglais par Bernard Sigaud, Tristram, juin 2019, 418 pages, 23,90€