La dernière fois, tu citais Los Puentes de Königsberg, de David Toscana. Te trouvant en manque de cet auteur mexicain atypique (démontrant par la même que la littérature est une drogue comme les autres), tu espères que La Ciudad que el diablo se llevó pourra séduire un éditeur qui saura laisser tomber sa came habituelle pour fournir les lecteurs en bourrin mexicain. Un éditeur qui, oubliant les pertes financières que l’ouvrage provoquera, le fera traduire et le publiera.
Dans ce roman-ci, une fois encore, Toscana met en scène des individus qui possèdent leur façon propre d’interpréter la réalité et de s’en évader. Le récit se déroulant à Varsovie, au milieu du XXème siècle, après la Seconde Guerre Mondiale, tu ne comprends pas bien pourquoi les personnages voudraient la fuir. Ils profitent des beautés du communisme et disposent de leaders éclairés pour les mener (pas comme toi), d'un travail (pas comme tes lecteurs, peut-être), de services publics impeccables (pas comme toi), et cætera. Les protagonistes principaux, quatre hommes, vivent de petits boulots, notamment celui de fossoyeur (ce qui est plutôt la classe ; plein de jeunes rêvent de ce boulot, conjugué parfois avec une activité de street artist). Apparemment, ils changent souvent d'emploi (comme tout le monde dans quelques mois quand la loi El Khomri sera votée), ce qui devrait éviter toute monotonie. Malgré tout, ces emplois leur procurent un profond ennui qu’ils tentent de noyer dans l’alcool et par l’intermédiaire de leur imagination débordante. La revue en ligne Criticismo parle d’un roman d’un écrivain affirmé qui réussit à associer une prose sobre et lente et une intrigue surréaliste et trépidante. Bref, toi, ce livre te donne sacrément envie. Surtout ce combo fossoyeur/alcool/surréalisme.

American Smoke est un autre ouvrage qui te fait de l’œil. Il est signé Iain Sinclair, l’auteur de London Orbital, que tu avais, il y a quelques années, encensé. D’ailleurs, tu as ouï-dire que ceux qui n’ont pas lu ce dernier votent Chevènement, ce qui représente un signe évident de mauvais goût (à minima).
Dans cet essai qualifié par certains de poétique, il n’abandonne pas tout à fait le domaine de la psychogéographie. D’abord parce qu’il emmène le lecteur dans différents points des États-Unis, ensuite et surtout car il invoque, avec des termes issus de la volcanologie, de la séismologie, de la géothermie, et cætera (oui, tu places deux fois « et cætera » dans une chronique, ça fait distingué), des figures emblématiques de la littérature outre-atlantique. Ainsi, William Burroughs (♥), Roberto Bolaño (♥♥) ou Malcolm Lowry (♥♥♥ ; on passera sur le fait que Lowry était britannique...) sont-ils les personnages de cet ouvrage qui devrait déjà être disponible en français et que tous les bobos nostalgiques admirateurs de la Beat Generation devraient s’arracher. L’Hexagone ne compte sans doute pas assez d’éditeurs courageux pour le faire paraître. Tu seras reconnaissant envers celui qui en achèterait les droits (en s’endettant ; peu importe s’il coule après la publication, tant que tu as eu le temps de t'en procurer un), trouverait un traducteur de talent (ce n’est pas ce qui manque, d’autant plus que la plupart sont aux abois et acceptent des contrats payés au lance-pierres) et publierait le tout avec une couverture aussi classe que celle de Nathan Burton pour l’édition anglo-saxonne (parce que si c’est pour se retrouver avec une image Getty retravaillée par un stagiaire, non merci ! Enfin, merci quand même, mais uniquement par politesse).

Exemple d’éditeur courageux : Asphalte. Il suffit de consulter son catalogue pour s’en convaincre. Il regorge de polars de qualité et de livres atypiques signés par des auteurs qui en ont : Edyr Augusto, Malcolm Knox, Leonardo Oyola, Carlos Zanón, et cætera. La structure est dirigée par deux femmes. Néanmoins, elle ne cesse pas de t’étonner, avec des projets virils, qui nécessitent sans doute une bonne paire de balloches pour être menés à bien. Tu te demandes où elles trouvent le temps de pondre des enfants et de s’occuper de la maison tout en proposant aux librairies des ouvrages pleins de meurtres, de tortures et de viols. Dans un style presqu’aussi trash que ceux des écrivains précédemment cités, mais plus axé binge writing, les miss d’Asphalte ont fait paraître les livres de Richard Milward. Pommes s'était avéré un livre incroyable d’authenticité sur les adolescents de la classe populaire des banlieues londoniennes. Block Party était un véritable bijou. Depuis, le peintre-écrivain a signé un nouveau roman, intitulé Kimberley’s Capital Punishment.
Pour tout dire, les critiques sont partagés concernant cet ouvrage. Ce dernier met en scène une jeune femme qui décide de faire preuve d’altruisme suite au suicide de son petit ami, dont elle se sent responsable. La fin du récit se joue, littéralement, au dé, et le livre est visiblement construit de manière assez atypique. Certains journalistiques y ont vu quelque chose d’artificiel, bien qu'un côté psychodrame psychédélique bourré d’horreurs et d’hilarité ait été relevé par le Telegraph et que l’Independant évoque son admiration ahurie pour le sens de l’humour bizarre et l’inventivité au mercure de Milward (à moins que ce ne soit une inventivité déroutante, tu ne sais jamais avec les Anglais car ils ne parlent pas comme nous et parce que Google Traduction demeure quand même un outil hasardeux). Enfin, tu te tiens prêt à tenter la lecture du roman, même si tu risques de ne pas t’identifier au personnage principal féminin, et à te constituer ton propre avis. Mais seulement si les éditrices d’Asphalte se bougent les miches et publient ce bouquin. D’autant plus que, connaissant Milward, ce roman n’est sûrement pas misogyne (d’ailleurs, tu te demandes comment on peut l’être ; au quotidien ça doit représenter un sacré boulot de ralentir à ce point son cerveau).

Enfin, tu aimerais savoir qui voudrait bien traduire et diffuser La Vuelta al mundo de Juan Francisco Ferré ? Le Passage du Nord-Ouest ayant coulé, on ne peut plus compter sur eux et l’auteur espagnol ne doit plus disposer d’éditeur français. Quoique tu aies entendu dire qu’Inculte (Actes Sud, en quelque sorte) projetait de poursuivre la publication des livres de l’écrivain espagnol…
Il s’agit ici de son premier roman. Il a été réédité en 2015 en Espagne et rend hommage à Jules Verne. « La vuelta al mundo » se traduit littéralement par « le tour du monde » (par exemple en 80 jours), d’où référence au célèbre homme de lettres amiénois. Comprendo ? (Tu parles vraiment très bien espagnol et tu ne peux t’empêcher de le montrer) Apparemment, le livre se caractérise par de l’ironie (tu es intéressé malgré tout, bien que tu n’aimes pas du tout, mais pas du tout, l’ironie). Tu l’imagines également, et forcément, débridé, ainsi que fantasmagorique. Car après la lecture de Providence, de La Fête de l’âne et du formidable Karnaval (dont tu vantais les qualités ici), tu crois avoir un peu cerné le style et les préoccupations (les obsessions ?) de l’auteur. Et tu les adores.

La Ciudad que el diablo se llevó, David Toscana (2012), Alfaguara, mars 2013, 9,99€
 
American Smoke, Journeys to the End of the Light, Iain Sinclair (2013), Hamish Hamilton, 2013, 308 pages, £20
 
Kimberley's Capital Punishment, Richard Milward (2012), Faber & Faber, août 2012, environ £8
 
La vuelta al mundo, Juan Francisco Ferré (2002), Pálido Fuego, mars 2015, 238 pages, 18,90€